LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE
CHAPITRE PREMIER
BRIAN LE PIEUX ET LA REINE GLAMORGANE
Les rois d'Alca issus de Draco, fils de Kraken, portaient sur la tête une crête effroyable de dragon, insigne sacré dont la seule vue inspirait aux peuples la vénération, la terreur et l'amour. Ils étaient perpétuellement en lutte soit avec leurs vassaux et leurs sujets, soit avec les princes des îles et des continents voisins.
Les plus anciens de ces rois ont laissé seulement un nom. Encore ne savons-nous ni le prononcer ni l'écrire. Le premier Draconide dont on connaisse l'histoire est Brian le Pieux, estimé pour sa ruse et son courage aux guerres et dans les chasses.
Il était chrétien, aimait les lettres et favorisait les hommes voués à la vie monastique. Dans la salle de son palais où, sous les solives enfumées, pendaient les têtes, les ramures et les cornes des bêtes sauvages, il donnait des festins auxquels étaient conviés tous les joueurs de harpe d'Alca et des îles voisines, et il y chantait lui-même les louanges des héros. Équitable et magnanime, mais enflammé d'un ardent amour de la gloire, il ne pouvait s'empêcher de mettre à mort ceux qui avaient mieux chanté que lui.
Les moines d'Yvern ayant été chassés par les païens qui ravageaient la Bretagne, le roi Brian les appela dans son royaume et fit construire pour eux, près de son palais, un moustier de bois. Chaque jour, il se rendait avec la reine Glamorgane, son épouse, dans la chapelle du moustier, assistait aux cérémonies religieuses et chantait des hymnes.
Or, parmi ces moines, se trouvait un religieux, nommé Oddoul, qui, dans la fleur de sa jeunesse, s'ornait de science et de vertus. Le Diable en conçut un grand dépit et essaya plusieurs fois de l'induire en tentation. Il prit diverses formes et lui montra tour à tour un cheval de guerre, une jeune vierge, une coupe d'hydromel; puis il lui fit sonner deux dés dans un cornet et lui dit:
—Veux-tu jouer avec moi les royaumes de ce monde contre un des cheveux de ta tête?
Mais l'homme du Seigneur, armé du signe de la croix, repoussa l'ennemi. S'apercevant qu'il ne le pourrait séduire, le Diable imagina pour le perdre un habile artifice. Par une nuit d'été, il s'approcha de la reine endormie sur sa couche, lui représenta l'image du jeune religieux qu'elle voyait tous les jours dans le moustier de bois, et il mit un charme sur cette image. Aussitôt l'amour entra comme un poison subtil dans les veines de Glamorgane. Et l'envie d'en faire à son plaisir avec Oddoul la consumait. Elle trouvait sans cesse des prétextes pour l'attirer près d'elle. Plusieurs fois elle lui demanda d'instruire ses enfants dans la lecture et le chant.