Durant treize siècles, les Pingouins firent la guerre à tous les peuples du monde, avec une constante ardeur et des fortunes diverses. Puis en quelques années ils se dégoûtèrent de ce qu'ils avaient si longtemps aimé et montrèrent pour la paix une préférence très vive qu'ils exprimaient avec dignité, sans doute, mais de l'accent le plus sincère. Leurs généraux s'accommodèrent fort bien de cette nouvelle humeur; toute leur armée, officiers, sous-officiers et soldats, conscrits et vétérans, se firent un plaisir de s'y conformer; ce furent les gratte-papier, les rats de bibliothèque qui s'en plaignirent et les culs-de-jatte qui ne s'en consolèrent pas.
Ce même Jacquot le Philosophe composa une sorte de récit moral dans lequel il représentait d'une façon comique et forte les actions diverses des hommes; et il y mêla plusieurs traits de l'histoire de son propre pays. Quelques personnes lui demandèrent pourquoi il avait écrit cette histoire contrefaite et quel avantage, selon lui, en recueillerait sa patrie.
—Un très grand, répondit le philosophe. Lorsqu'ils verront leurs actions ainsi travesties et dépouillées de tout ce qui les flattait, les Pingouins en jugeront mieux et, peut-être, en deviendront-ils plus sages.
J'aurais voulu ne rien omettre dans cette histoire de tout ce qui peut intéresser les artistes. On y trouvera un chapitre sur la peinture pingouine au moyen âge, et, si ce chapitre est moins complet que je n'eusse souhaité, il n'y a point de ma faute, ainsi qu'on pourra s'en convaincre en lisant le terrible récit par lequel je termine cette préface.
L'idée me vint, au mois de juin de la précédente année, d'aller consulter sur les origines et les progrès de l'art pingouin le regretté M. Fulgence Tapir, le savant auteur des Annales universelles de la peinture, de la sculpture et de l'architecture.
Introduit dans son cabinet de travail, je trouvai, assis devant un bureau à cylindre, sous un amas épouvantable de papiers, un petit homme merveilleusement myope dont les paupières clignotaient derrière des lunettes d'or.
Pour suppléer au défaut de ses yeux, son nez allongé, mobile, doué d'un tact exquis, explorait le monde sensible. Par cet organe, Fulgence Tapir se mettait en contact avec l'art et la beauté. On observe qu'en France, le plus souvent, les critiques musicaux sont sourds et les critiques d'art aveugles. Cela leur permet le recueillement nécessaire aux idées esthétiques. Croyez-vous qu'avec des yeux habiles à percevoir les formes et les couleurs dont s'enveloppe la mystérieuse nature, Fulgence Tapir se serait élevé, sur une montagne de documents imprimés et manuscrits, jusqu'au faîte du spiritualisme doctrinal et aurait conçu cette puissante théorie qui fait converger les arts de tous les pays et de tous les temps à l'institut de France, leur fin suprême?
Les murs du cabinet de travail, le plancher, le plafond même portaient des liasses débordantes, des cartons démesurément gonflés, des boîtes où se pressait une multitude innombrable de fiches, et je contemplai avec une admiration mêlée de terreur les cataractes de l'érudition prêtes à se rompre.
—Maître, fis-je d'une voix émue, j'ai recours à votre bonté et à votre savoir, tous deux inépuisables. Ne consentiriez-vous pas à me guider dans mes recherches ardues sur les origines de l'art pingouin?
—Monsieur, me répondit le maître, je possède tout l'art, vous m'entendez, tout l'art sur fiches classées alphabétiquement et par ordre de matières. Je me fais un devoir de mettre à votre disposition ce qui s'y rapporte aux Pingouins. Montez à cette échelle et tirez cette boîte que vous voyez là-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin.