—Toutefois, Cornemuse, l'esprit public n'est pas si complètement gâté qu'il semble.
—C'est possible.
—Le peuple est las d'un gouvernement qui le ruine et ne fait rien pour lui. Chaque jour éclatent de nouveaux scandales. La république se noie dans la honte. Elle est perdue.
—Dieu vous entende!
—Cornemuse, que pensez-vous du prince Crucho?
—C'est un aimable jeune homme et, j'ose dire, le digne rejeton d'une tige auguste. Je le plains d'endurer, dans un âge si tendre, les douleurs de l'exil. Pour l'exilé le printemps n'a point de fleurs, l'automne n'a point de fruits. Le prince Crucho pense bien; il respecte les prêtres; il pratique notre religion; il fait une grande consommation de mes petits produits.
—Cornemuse, dans beaucoup de foyers, riches ou pauvres, on souhaite son retour. Croyez-moi, il reviendra.
—Puissé-je ne pas mourir avant d'avoir jeté mon manteau devant ses pas! soupira Cornemuse.
Le voyant dans ces sentiments, Agaric lui dépeignit l'état des esprits tel qu'il se le figurait lui-même. Il lui montra les nobles et les riches exaspérés contre le régime populaire; l'armée refusant de boire de nouveaux outrages, les fonctionnaires prêts à trahir, le peuple mécontent, l'émeute déjà grondant, et les ennemis des moines, les suppôts du pouvoir, jetés dans les puits d'Alca. Il conclut que c'était le moment de frapper un grand coup.
—Nous pouvons, s'écria-t-il, sauver le peuple pingouin, nous pouvons le délivrer de ses tyrans, le délivrer de lui-même, restaurer la crête du Dragon, rétablir l'ancien État, le bon État, pour l'honneur de la foi et l'exaltation de l'Église. Nous le pouvons si nous le voulons. Nous possédons de grandes richesses et nous exerçons de secrètes influences; par nos journaux crucifères et fulminants, nous communiquons avec tous les ecclésiastiques des villes et des campagnes, et nous leur insufflons l'enthousiasme qui nous soulève, la foi qui nous dévore. Ils en embraseront leurs pénitents et leurs fidèles. Je dispose des plus hauts chefs de l'armée; j'ai des intelligences avec les gens du peuple; je dirige, à leur insu, les marchands de parapluies, les débitants de vin, les commis de nouveautés, les crieurs de journaux, les demoiselles galantes et les agents de police. Nous avons plus de monde qu'il ne nous en faut. Qu'attendons-nous? Agissons!