—Que pensez-vous faire? demanda Cornemuse.
—Former une vaste conjuration, renverser la république, rétablir Crucho sur le trône des Draconides.
Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Puis il dit avec onction:
—Certes, la restauration des Draconides est désirable; elle est éminemment désirable; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon coeur. Quant à la république, vous savez ce que j'en pense…. Mais ne vaudrait-il pas mieux l'abandonner à son sort et la laisser mourir des vices de sa constitution? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric, est noble et généreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux pays, de le rétablir dans sa splendeur première. Mais songez-y: nous sommes chrétiens avant que d'être pingouins. Et il nous faut bien prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises politiques.
Agaric répliqua vivement:
—Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous resterons dans l'ombre. On ne nous verra pas.
—Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils.
Et, coulant sur son compère ses fines prunelles de rubis:
—Prenez garde, mon ami. La république est peut-être plus forte qu'il ne semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant de la molle quiétude où elle repose à cette heure. Sa malice est grande: si nous l'attaquons, elle se défendra. Elle fait de mauvaises lois qui ne nous atteignent guère; quand elle aura peur, elle en fera de terribles contre nous. Ne nous engageons pas à la légère dans une aventure où nous pouvons laisser des plumes. L'occasion est bonne, pensez-vous; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le régime actuel n'est pas encore connu de tout le monde et ne l'est autant dire de personne. Il proclame qu'il est la chose publique, la chose commune. Le populaire le croit et reste démocrate et républicain. Mais patience! Ce même peuple exigera un jour que la chose publique soit vraiment la chose du peuple. Je n'ai pas besoin de vous dire combien de telles prétentions me paraissent insolentes, déréglées et contraires à la politique tirée des Ecritures. Mais le peuple les aura, et il les fera valoir, et ce sera la fin du régime actuel. Ce moment ne peut beaucoup tarder. C'est alors que nous devrons agir dans l'intérèt de notre auguste corps. Attendons! Qui nous presse? Notre existence n'est point en péril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolérable. La république manque à notre égard de respect et de soumission; elle ne rend pas aux prêtres les honneurs qu'elle leur doit. Mais elle nous laisse vivre. Et, telle est l'excellence de notre état que, pour nous, vivre, c'est prospérer. La chose publique nous est hostile, mais les femmes nous révèrent. Le président Formose n'assiste pas à la célébration de nos mystères; mais j'ai vu sa femme et ses filles à mes pieds. Elles achètent mes fioles à la grosse. Je n'ai pas de meilleures clientes, même dans l'aristocratie. Disons-nous-le bien: il n'y a pas au monde un pays qui, pour les prêtres et les moines, vaille la Pingouinie. En quelle autre contrée trouverions-nous à vendre, en si grande quantité et à si haut prix, notre cire vierge, notre encens mâle, nos chapelets, nos scapulaires, nos eaux bénites et notre liqueur de Sainte-Orberose? Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent écus d'or un geste de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lèvres? Pour ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidèle et docile Pingouinie, à extraire l'essence d'une botte de serpolet, que je ne le saurais faire en m'époumonnant à prêcher quarante ans la rémission des péchés dans les États les plus populeux d'Europe et d'Amérique. De bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un commissaire de police me viendra tirer hors d'ici et conduire dans un pyroscaphe en partance pour les îles de la Nuit?
Ayant ainsi parlé, le religieux des Conils se leva et conduisit son hôte sous un vaste hangar où des centaines d'orphelins, vêtus de bleu, emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des étiquettes. L'oreille était assourdie par le bruit des marteaux mêlé aux grondements sourds des colis sur les rails.