--Vous avez été nommé par deux mille électeurs?
--Deux mille trois cent neuf.
--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au nombre, il faut aussi regarder à la qualité. Vous avez parmi vos électeurs un assez gros paquet de républicains anticléricaux, petits commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les plus intelligents.
Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, répondit avec lenteur et gravité:
--Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais ils sont avant tout patriotes. Ils ont voté pour un patriote qui ne pensait pas comme eux, qui était d'un avis différent du leur sur des questions qu'ils jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je pense que vous n'hésitez pas à l'approuver.
--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous, qu'ils ne sont pas très forts.
--Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, pas très forts.... Je ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que....
Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il n'en connût pas parmi ses amis, soit que sa mémoire ingrate lui refusât le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui fît repousser les exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:
--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez.
--Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos électeurs monarchistes et catholiques qui ont marché pour vous avec les bons Pères. Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien! votre intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe pas, les bons Pères, tandis qu'on trompe les imbéciles.