--Je vous réponds que ça a chauffé à la Cascade. Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! vivent les soldats!...»

--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de pareils cris...

--Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! Vivent les soldats!» nous avons répondu: «Vive l'armée! mort aux juifs!» Les «oeillets blancs», que j'avais dissimulés dans les massifs, ont rallié à mon cri. Ils ont chargé les «églantines rouges» sous une pluie de chaises de fer. Ils étaient superbes. Mais que voulez-vous? La foule n'a pas rendu. Les Parisiens étaient venus avec femmes, enfants, paniers, filets de ménagère pleins de nourriture... et les parents de province arrivés pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les paysannes en fichu, méfiantes comme des chouettes. Comment vouliez-vous soulever ces familles?

--Sans doute, dit Lacrisse, le moment était mal choisi. D'ailleurs, nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trêve de l'Exposition.

--C'est égal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogné, à la Cascade. J'ai, pour ma part, asséné un coup de poing au citoyen Bissolo, qui lui a renfoncé la tête dans sa bosse. Je le voyais par terre: on aurait dit une tortue.... Et «Vive l'armée! mort aux Juifs!»

--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Léon; mais «Vive l'armée!» et «mort aux juifs!» c'est un peu fin.... pour les foules. C'est, si j'ose dire, trop littéraire, trop classique, et ce n'est pas assez révolutionnaire. «Vive l'armée!» c'est beau, c'est noble, c'est régulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule: la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en criant.... que sais-je... «Sauve qui peut! alerte!...Vous êtes trahis!... Français, vous êtes trahis!» Si vous aviez crié cela ou quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que vous, et ne s'arrêtaient plus. C'eût été superbe et terrible. Vous étiez renversés, foulés aux pieds, mis en bouillie... Mais la révolution était faite.

--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.

--N'en doutez pas, reprit Léon. «Trahison! trahison!» c'est le vrai cri d'émeute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher du même pas les braves et les lâches, qui communique un même coeur à cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon Chassons, si vous aviez crié à Longchamp: «Nous sommes trahis! vous auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des lièvres.

--Courir où? demanda Joseph Lacriase.

--Où, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on où va la foule? Le sait-elle elle-même? Mais qu'importe! Le mouvement est donné. Ça suffit. On ne fait plus des émeutes avec méthode. Occuper des points stratégiques, c'était bon aux temps antiques de Barbès et de Blanqui. Aujourd'hui, avec le télégraphe, le téléphone ou seulement les bicyclettes des flics, tout mouvement concerté est impossible. Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la rue de Grenelle? Non. Il n'y a de possibles que les mouvements vagues, immenses, tumultueux. Et la peur, la peur unanime et tragique est seule capable d'emporter l'énorme masse humaine des fêtes publiques et des spectacles en plein air. Vous me demandez où la foule du 14 Juillet aurait fui, flagellée, comme par un immense drapeau noir, par les cris lugubres de «Trahison! trahison! l'étranger! trahison!» Où elle aurait fui?... mais dans le lac, je pense.