Joseph Lacrisse répondit gravement:
--Non! Nous ne manquons pas d'énergie. Mais il n'y a rien à faire pour l'instant. Après l'Exposition nous agirons vigoureusement. Le moment sera favorable. La France, après la fête, aura mal aux cheveux. Elle sera de mauvaise humeur. Il y aura des chômages et des cracks. Rien ne sera plus facile alors que de provoquer une crise ministérielle et même une crise présidentielle. N'est-ce pas votre avis, Léon?
--Sans doute, sans doute, répondit Léon. Mais il ne faut pas se dissimuler que dans trois mois nous serons un peu moins nombreux et que Loubet sera un peu moins impopulaire.
Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous les Trublions ensemble protestèrent et s'efforcèrent d'étouffer par leurs cris une si fâcheuse prédiction. Mais Henri Léon d'une voix très douce poursuivit:
--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. Il était haï sur l'idée que nous avions donnée de lui: il ne la remplira pas toute. Il n'est pas assez grand pour égaler l'image que nous en avions dressée, à l'épouvante des foules. Nous avons montré un Loubet de cent coudées, protégeantles voleurs parlementaires et détruisant l'armée nationale. La réalité paraîtra moins effrayante. On ne le verra pas toujours sauver les voleurs et désorganiser l'armée. Il passera des revues. Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus honorable que d'aller à pied. Il donnera des croix; il répandra abondamment les palmes académiques. Ceux qu'il aura décorés ou palmés ne croiront plus qu'il veut livrer la France à l'étranger. Il aura des mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont les plus bêtes. Il n'a qu'à voyager pour être acclamé. Les paysans crieront sur son passage: «Vive le président» comme si c'était encore le bon tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'armée. Et si l'alliance russe venait à repiquer... j'en frissonne.... Vous verriez nos amis nationalistes dételer sa voiture. Je ne dis pas que c'est un homme d'un puissant génie. Mais il n'est pas plus bête que nous. Il cherche à améliorer sa position. C'est bien naturel. Nous avons voulu le couler; il nous use.
--Nous user, je l'en défie, s'écria le jeune de Cadde.
--Le temps seul, reprit Henri Léon, suffit à nous user. Ainsi, notre Conseil municipal de Paris, qu'il fut beau le soir du ballottage qui nous donna la majorité! «Vive l'armée! mort aux juifs!» criaient les électeurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les élus radieux répondaient: «Mort aux juifs! Vive l'armée!» Mais comme le nouveau Conseil ne pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de ses électeurs, ni distribuer aux petits commerçants l'argent des riches Israélites, ni même épargner aux ouvriers les souffrances du chômage, il trompera de vastes espérances et deviendra d'autant plus odieux qu'il aura été plus désiré. Il risque avant peu de perdre sa popularité dans la question des monopoles, eaux, gaz, omnibus.
--Vous êtes dans l'erreur, mon cher Léon! s'écria Joseph Lacrisse. Pour ce qui est du renouvellement des monopoles, rien à craindre. Nous dirons à l'électeur: «Nous vous donnons le gaz à bon marché», et l'électeur ne se plaindra pas. Le Conseil municipal de Paris, élu sur un programme exclusivement politique, exercera une action décisive dans la crise politique et nationale qui va éclater après la fermeture de l'Exposition.
--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il prenne la tête du mouvement démagogique. S'il est modéré, régulier, sage, conciliant, gentil, tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nommé pour renverser la République et chambarder le parlementarisme.
--La trompe! la trompe!... s'écria Jacques de Cadde.