Puis, en manière de conclusion:

--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est très bien. Mais il faut reconnaître que vous avez manqué votre coup aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce que je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis.

Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à l'Opéra avant la fin de la représentation, il alluma un cigare et se leva de table.

Joseph Lacrisse était discret par situation: il conspirait. Mais il aimait à faire montre de sa puissance et de son crédit. Il ôta de sa poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine, contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit à madame de Bonmont, et dit en souriant:

--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout sur moi.

Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant d'émotion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, à Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentrée dans son étui de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur cette poitrine un long regard mouillé de larmes et brûlé de flammes. Le jeune Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beauté héroïque.

L'humidité et la fraîcheur de la nuit pénétraient lentement les dîneurs attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs rosés, dans lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'éteignaient une à une sur les tables désertées. A la demande de madame de Gromance et de la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'étui la lettre du roi et la lut d'une voix étouffée, mais distincte:

Mon cher Joseph,

Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru dans d'excellentes dispositions.

A vous cordialement,