PHILIPPE.
Après avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet blanc de sa boutonnière.
M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.
--Très bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef.
--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir à exécuter les ordres d'un tel maître.
--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de Gromance. Le duc d'Orléans semble avoir reçu de monsieur le comte de Chambord le secret du style épistolaire... Vous n'ignorez point, mesdames, que le comte de Chambord écrivait les plus belles lettres du monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa grande manière dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et le duc d'Orléans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse... Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien française! Il plaît, il est séduisant. On m'a affirmé qu'il était presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de «Gamelle».
--Sa cause fait de grands progrès dans les masses, dit Lacrisse. Les épingles à l'effigie du Roi, que nous distribuons à profusion, commencent à pénétrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succès.
M. de Gromance répondit d'un ton de bienveillance et d'autorité:
--Avec du zèle, de la prudence et des dévouements tels que le vôtre, monsieur Lacrisse, toutes les espérances sont permises. Et je suis sûr que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mêmes à vous.
Sa profession de rallié à la République, sans lui interdire de former des voeux pour le rétablissement de la monarchie, ne lui permettait pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de Gromance, qui allait aux bals de la préfecture et était en coquetterie avec madame Worms-Clavelin, avait gardé un silence de bon goût quand le jeune secrétaire du Comité royaliste s'était expliqué sur la nécessité de crever le préfet youpin; mais aucune convenance ne l'empêchait maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du prince et de faire entendre qu'il était prêt à tous les sacrifices pour le salut du pays.