M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne goûtait pas moins le style de Philippe. Mais il était si grand collectionneur de curiosités et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant tout à obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par voie d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'était procuré par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages mêlés à l'affaire Dreyfus et il en avait formé un recueil intéressant. Il songeait maintenant à faire le dossier du Complot, et à y introduire la lettre du prince, comme pièce capitale. Il concevait que ce serait difficile, et sa pensée en était tout occupée.
--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir à Neuilly, où je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pièces assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre.
Madame de Gromance avait écouté avec toute l'attention convenable le billet du Roi. Elle était du monde. Elle avait trop d'usage pour ne pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait incliné la tête à la parole de Philippe, comme elle eût fait la révérence au couvert du Roi si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. Et puis elle savait précisément ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu d'aussi près que possible un parent du duc. Ç'avait été dans une maison discrète du quartier des Champs-Élysées, un après-midi. On s'était dit tout ce qu'on avait à se dire, et ce jour n'avait point eu de lendemain. Monseigneur avait été convenable, sans magnificence. Assurément, elle se sentait honorée mais elle n'avait pas le sentiment que cet honneur fût très particulier ni très extraordinaire. Elle estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle n'en rêvait pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la sympathie qu'elle éprouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme blond, un peu grêle, assez gentil, qui n'était pas riche et qui se donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance. Elle aussi savait par expérience que la grande vie n'est pas facile à mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux dans la haute société. C'était un motif de bonne entente. S'entr'aider à l'occasion, fort bien! Mais voilà tout!
--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs souhaits. Que les impressions de la baronne Jules étaient plus chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intéressait de tout son coeur à cet élégant complot, dont l'oeillet blanc était l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être mêlée à une conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'était pour elle entrer et plonger dans la vieille noblesse française, pénétrer dans les salons les plus aristocratiques et bientôt, peut-être, aller à la Cour. Elle était émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que tendre, ce qu'elle trouvait à cette lettre du Prince, dans la sincérité de son coeur aisément ouvert, ce qu'elle trouvait à cette lettre, c'était de la poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle le pensait:
--Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique.
--C'est vrai, répondit Joseph Lacrisse. Et ils échangèrent un long regard.
Nulle parole mémorable ne fut dite après celle-là, en cette nuit d'été, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table du restaurant.
L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'étant levée, la baronne reçut de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes épaules, elle tendit la main à M. de Terremondre, qui prenait congé. Il allait à pied à Neuilly, où il avait son logis de passage.
--C'est tout près, à cinq cents pas d'ici. Je suis sûr, madame, que vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai découvert à Saint-James un reste de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage. Il faut que je vous montre cela, un jour.
Et déjà sa longue forme robuste s'enfonçait dans l'allée bleuie par la lune.