Ces pauvres gens, chaque matin,
Sur l'espoir d'un petit butin,
Avecque toute leur famille:
Garçons, apprentis, femme et fille,
Chargeant leur col et plein leurs bras,
D'un scientifique fatras
Venaient dresser un étalage
Qui rendait plus beau le passage,
Au grand bien de tout reposant,
Et honneur dudit exposant,
Qui, tous les jours dessus ses hanches,
Excepté fêtes et dimanches,
Temps de vacances à tout trafic,
Faisoit débiter au public
Denrée à produire doctrine
Dans la substance cérébrine.

Ce n'est pas là sans doute l'Élégie pleurant en longs habits de deuil, et je ne dis pas que ces plaintes soient éloquentes. Mais elles sont raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardèrent pas à reprendre possession des quais.

Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les célébrait alors dans un petit livre dont j'ai oublié le titre, ce qui est pour moi un grand sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la régularité des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les étalagistes n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait parfois, inattendu, mesurer la longueur des étalages, et s'assurer qu'elle n'excédait pas celle du terrain concédé. On assure qu'ils étaient enclins à usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnêtes gens. Il me fut donné de connaître assez particulièrement l'un d'eux, M. Debas, qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me rappeler le souvenir sans attendrissement.

II

Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie, travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi dans son jardin.

L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où chaque nuit il allait dormir.

Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.

Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies, M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre.

Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé, il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les arts pour l'amour des hommes.

Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse, passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.