Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M. Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III, au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure. Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à son aide de camp de s'en informer.

Celui-ci obéit et revint dire à césar:

"Ce sont les Victoires et conquêtes."

Ce jour là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud, Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame, était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M. l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger des propos avec M. Debas.

C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du bouquiniste:

"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."

Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires allaient bien, M. Debas répondait:

"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au régime."

Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.

Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le malheur de la France."