Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps d'Étienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris, mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du coeur.

III

Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte à deux sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles étalages des évocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y rencontre en foule. Les Champs-Élysées tant vantés des anciens n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien ne trouve en cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gré, les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va arracher. Ils sont petits et grêles. Mais ils ont de la grâce. Sans eux, le bel hôtel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptée semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprès d'elle. Puis il faut des arbres devant les palais pour rappeler l'homme à la nature.

Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes lentes promenades, me confiaient leurs mécomptes: "On ne trouve plus rien, me disaient-ils, dans la boîte à deux sous." Et ils louaient le temps passé, alors que M. de la Rochebilière découvrait chaque matin, entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'édition princeps de quelque chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouvé sur les quais aucune édition originale de Molière ou de Racine, mais ce qui vaut mieux encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4º, j'y ai trouvé des leçons de sagesse. Tout ce papier barbouillé m'a enseigné la vanité du succès qui passe et des célébrités éphémères. Je ne peux fouiller la boîte à deux sous sans me sentir aussitôt envahi par une paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter à tout ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point écrire.

VIII

LE GARDE DU CORPS

Élevé sur le quai Voltaire, dans la poussière des livres et des bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte, j'ai connu tout enfant des amateurs de faïence, d'armes, d'estampes, de médailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils méritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous ces gens singuliers ont le goût délicat, l'esprit orné, les moeurs douces; et mon amitié pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie.

Du temps que j'étais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et le plus rêveur des rhétoriciens, je passais avec délices mes jours de congé chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune était vieux. C'était un petit homme hérissé, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrées dans un étau, sur le bord de son établi.

Il polissait sans cesse d'antiques épées qui, désormais innocentes, devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinée dans quelque panoplie de château. Sa boutique était pleine de hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de grèves et d'éperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe siècle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont point vue ont manqué de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie. Il y avait là des lames de Tolède et des armures sarrasines d'une grâce infinie; ces casques ovales d'où tombait un réseau de mailles d'acier fin comme la mousseline, ces boucliers damasquinés d'or m'ont donné dans mon jeune âge une vive admiration pour les émirs exquis et terribles qui combattaient contre les barons chrétiens à Ascalon et à Gaza; et si maintenant encore je prends tant de plaisir à lire la tragédie de Zaïre, c'est sans doute parce que mon imagination se plaît à parer de ces belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais j'étais enclin à voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de Villehardouin et le cimeterre de Saladin.

C'était l'effet de mon enthousiasme rêveur, et je dois déclarer que l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guère. Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois épées de bourreau qu'il tenait pour de bonnes pièces. Leclerc jeune était un honnête homme, ancien garde royal, très estimé de ses clients.