Le dîner était abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillée par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes, rôtis, pâtés, fricassées et d'énormes volailles que notre hôte, sa serviette sous le menton, la fourchette à trois dents d'une main, et de l'autre le couteau à manche en pied de biche, faisait placer devant lui, en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu des poils de son visage. Les coudes arrondis, il découpait avec facilité les chairs blanches ou noires, servait lui-même largement ses petits, sa femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses innocentes.

Mais c'était en versant à boire qu'il montrait toute sa magnificence d'ogre bon enfant. De ses énormes bras, il tirait par le goulot, sans se baisser, quelqu'une des bouteilles amassées à ses pieds et versait des rouges-bords à sa femme qui refusait en vain, aux enfants déjà endormis, une joue dans leur assiette, et à moi, malheureux, qui avalais sans goûter, les vins rouges, roses, blancs, ambrés ou dorés, dont il proclamait, d'une voix joyeuse, l'âge et le cru, sur la foi de l'épicier qui les lui avait vendus. Nous vidâmes ainsi un nombre que j'ignore de bouteilles diversement cachetées. Après quoi, j'exprimais à mon hôtesse des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'âme d'héroïque et d'amoureux se pressait à mes lèvres. Je poussais la conversation au sublime. Mais j'éprouvais une réelle difficulté à l'y maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tête mes spéculations les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait incontinent du choix et de la préparation des champignons comestibles ou de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tête un parfait cuisinier et une bonne géographie gastronomique de la France. Parfois aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants.

Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui déclara à plusieurs reprises qu'elle avait le goût de l'idéal. Elle me confia qu'elle avait lu autrefois une poésie qui l'avait transportée, mais dont elle ne se rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui renfermait des morceaux de différents poètes.

Je récitais tout ce que je savais d'élégies. Mais les vers se perdirent pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient horriblement sous la table.

Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour était si généreux que, loin de l'étouffer dans mon coeur, je le répandais en longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la mort et j'ouvris mon âme tout entière à Mme Planchonnet qui, laissant couler ses paupières sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce pas, Monsieur?" et tâchait de sourire.

J'avais encore beaucoup à lui dire quand elle nous quitta pour aller coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondément sur leurs chaises. Ce départ me laissa pensif en face de Planchonnet, qui versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillité pesante m'irritait. Mais j'étais inspiré par les sentiments les plus nobles. Je souhaitai intérieurement qu'il eût une belle âme et que j'en eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fût aimée de deux hommes dignes d'elle.

C'est pourquoi je résolus de sonder le coeur de Planchonnet.

"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.

—Ah! me répondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ça beau de rédiger des canards dans les départements. Et des canards cléricaux. Je travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il pas vrai?"

Et il se mit à fumer tranquillement sa pipe en écume de mer, sur laquelle une femme nue était sculptée voluptueusement.