Je lui demandai:

"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?"

Il me répondit:

"Je ne connais personne à Corbeil. Il y a six mois, j'étais à Gap … Un peu d'anisette, n'est-ce pas?"

Un immense besoin de tendresse s'était développé en moi. Il me venait de l'amitié pour Planchonnet. Je lui témoignai de la familiarité, de l'intérêt et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis part de mes espérances et de mes rêves.

Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'étant aperçu qu'il sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le désir de présenter mes hommages à Mme Planchonnet. Il me fit entendre que je ne pourrais le faire, parce qu'elle était couchée. J'en fus aux regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine à trouver. Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna, sur la manière de tenir la rampe et de descendre les marches, des conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier était apparemment un difficile escalier, car j'y trébuchai dès les premiers degrés. Tandis que je descendais, Planchonnet, penché sur la rampe, me demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit à la chercher. Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je roulais vainement dans ma tête l'action d'éclat par laquelle je pourrais exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais à ses jolis yeux bleus, et j'étais vraiment désolé que sa taille ne fût pas aussi jolie que ses yeux.

Le lendemain, je me réveillai par un grand soleil, avec la langue sèche et la peau brûlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce que j'avais dit la veille à Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de croire que c'étaient des sottises.

Ma tante ne me cacha pas qu'elle considérait ma rentrée tardive comme un manque d'égards pour sa maison. Quand je lui révélai fièrement que j'avais fait recevoir ma Clémence Isaure à l'Indépendant, elle se fâcha tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de prévenir le malheur d'une insertion dont la seule idée la terrifiait. J'allai donc, la tête basse, redemander mon oeuvre à Planchonnet, qui me la rendit d'une âme égale, comme il l'avait prise.

"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc dîner à la maison. Nous mangerons les restes."

Je refusai, en considération de ma tante. Quelques jours après, je fis une visite à Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de fleurs des champs, remettant un fond à la culotte de son fils aîné. Nous fûmes l'un envers l'autre d'une extrême réserve. Il pleuvait. Nous parlâmes de la pluie.