Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On lui eût donné plus que son âge, à voir les rides de ses joues, mais ses deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.
Il répondit à mon salut sans savoir qui j'étais et sans se soucier de le savoir, ayant pris l'habitude, dans les crémeries, d'une sorte de fraternité anonyme qui s'étendait à tous ses interlocuteurs.
"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que je l'exécute réduit et corrigé.
—Et qui veut cela, maître Jacobus?
—Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces épiciers-là, moi? Je néglige les êtres contingents et je méprise tout ce qui n'est pas réalisé dans l'absolu. Oui, ils veulent dénaturer ma grande idée. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."
Ainsi donc l'Empire était tombé, la République durait depuis vingt-cinq ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand tableau.
Au reste, son contentement était parfait. Il dessinait, pour vivre, des modèles de pipes, commandés par un concurrent de Gambier, et des vignettes destinées à orner des boîtes de sardines. A le voir ainsi souriant, on doutait si c'était un vieux fou ou si c'était un sage, et je n'oserais pas en décider.
En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivière argentée et les bords couverts d'une poudre de lumière blonde.
"Hein? me dit-il, voilà un joli fonds pour mon apothéose de la femme libre … en donnant plus de valeur aux tons, nécessairement. Je ferai, cette fois, du Véronèse, mais plus fort … Véronèse saute haut comme cela; moi …"
Et je lui vis faire le geste d'autrefois.