"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage. J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accordé cette immortalité sur la terre. Tu as vingt ans. A cet âge, je vendais de la vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette à travers tous les départements de la République, et il m'est arrivé plus d'une fois de dormir sous la bâche, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige. L'existence, qui m'a été dure, te sera facile. Je m'en réjouis, puisque ta vie est la suite de la mienne. J'ai marié ta soeur à un avocat. Il est temps que je donne à ta vertueuse mère et à moi le repos que nous avons mérité tous les deux. Je me suis haussé dans la société par mon travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les papiers répandus par toute la France à l'époque où le pays établissait sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as été enseigné dans un collège. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de l'esprit. Mais l'essentiel est d'être honnête homme et de gagner de l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui répond à tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onésime. Tu n'es pas encore capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il faut que les clients s'accoutument à ta figure. Dès aujourd'hui, reçois les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le reste. Tu n'es ni sot ni méchant. Je ne te reproche pas de porter des gilets à la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton âge. J'ai été jeune aussi. Assieds-toi là, mon garçon, devant cette table."
Et le bonhomme Dupont indiqua du bras à son fils un vieux bureau qui n'était pas à la mode et qu'il gardait par économie, n'étant point fastueux. C'était un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il avait acheté à l'encan, une trentaine d'années auparavant, et qui avait servi à M. de Choiseul durant son ministère.
Onésime Dupont obéit en silence et prit la place qui lui était assignée. Son père alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir changé un bousingot en marchand de porcelaines. Onésime demeuré seul, étudia les tarifs. Il était enclin à faire son devoir et à donner de l'attention à toutes les affaires dont il s'occupait. Il se livrait à cette étude depuis une demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines à Dijon. C'était un homme jovial et le meilleur client de la maison Dupont.
"Vous ici, monsieur Onésime! Quoi! vous n'êtes point sur le boulevard à faire le gandin, avec votre bel habit bleu à boutons d'or! Les jolies filles des Bains chinois doivent être bien tristes de votre absence. Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les affaires sérieuses … Je venais voir votre père.
—Je le remplace.
—J'en suis heureux. C'est un ami à moi. Voilà dix ans que je fais des affaires avec lui. J'espère en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus à votre mère. Ce n'est pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de sa personne. Comment va votre père? Je compte bien dîner avec lui un jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade.
—Il est en bonne santé. Je vous remercie, monsieur. Que désirez-vous?
—Eh! mais, c'est l'époque du rassortiment. Je viens vous faire mes commandes annuelles. Je suis arrivé ce matin par la diligence, et je loge, comme de coutume, à l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron."
Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, énuméra les objets dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.
"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onésime.