Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, très faible, mais encore distincte:

"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique … Ils sont tous là, dans ma tête, mes tableaux … Après tout, c'est peut-être un bien, qu'on ne les ait pas vus … Ça aurait fait trop de peine aux camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers minuit.

Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant toute sa vie, songeant au mystère des choses, comme effleuré d'un grand coup d'aile invisible, il porta la main à son front et murmura dans un étonnement douloureux:

"Sacré bahut!"

XI

ONÉSIME DUPONT

J'ai connu Onésime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touché à la génération d'Armand Carrel et des rédacteurs du Globe, dont il gardait la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublié. C'était un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je le voyais quelquefois chez mon père. Il était vêtu tout de noir, avec une extrême recherche. Ses façons trahissaient un perpétuel et minutieux respect de soi-même. Il gardait à quatre-vingts ans l'allure d'un homme d'épée. La seule peur qu'il eût jamais connue, la peur de se salir, le tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne donnait la main qu'à très peu de personnes. Il avait d'incroyables scrupules de conscience et d'hygiène, un besoin constant de propreté morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumés sur une longue face jaune et les replis de ses lèvres minces auraient déplu sans un air de générosité, d'héroïsme, de folie, qu'exprimait toute cette antique figure. Onésime Dupont n'était pas pauvre. Il passait pour riche, parce qu'à l'occasion il interrompait la stricte économie de son bien par des actes d'une magnificence bizarre et singulière.

Conspirateur durant la monarchie de Juillet, représentant du peuple en 1848, proscrit en 1852, député en 1871, il était républicain et travaillait à l'avènement de la liberté sur la terre et de la fraternité universelle. Sa doctrine était celle des républicains de son âge; mais ce qu'il avait d'original, c'est qu'il était en même temps l'ami le plus généreux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes qu'il chérissait en masse jusqu'à sacrifier à leur bonheur ses biens, sa liberté, sa vie, il les méprisait en particulier et évitait leur contact comme une souillure. Ce n'était pas la seule contradiction de cet esprit qui proclamait sans cesse l'indépendance de l'idée, condamnait l'emploi du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'épée à la main, se battait pour des questions de principes. Il fut jusqu'à la vieillesse le plus fier duelliste de son parti.

Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il était fils d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonnière. Il fut destiné lui-même au négoce. Ses débuts dans le commerce des porcelaines furent marqués par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter comme me l'ont conté des vieillards qui sont morts depuis longtemps.

Le père Dupont, honnête homme et habile homme, se faisait vieux vers 1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le temps, il résolut de se retirer à la campagne avec sa femme Héloïse, née Riboul, qui venait de recueillir enfin l'héritage de son père, Riboul, ancien maçon, acquéreur de biens nationaux. Un jour donc de cette année 1835, le bonhomme appela sons fils Onésime dans la petite cage grillée qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'où l'on pouvait surveiller les commis du magasin en faisant des écritures. Et, là, il lui tint ce langage: