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J'ai déjeuné ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants, d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comédien, le député B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé que donne l'habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la plupart, et des bouteilles d'eaux minérales couvraient la table. Chacun avoua quelque misère de l'estomac, du foie ou des reins. Ils s'intéressaient tous à l'état d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On attaqua tous les sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires, scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes avaient pris avec l'âge des façons assez douces. Le temps les avait polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi l'indifférence qu'inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne, leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on s'apercevait bien vite qu'ils étaient au fond divisés sur toutes les questions importantes, religion, État, société, art, qu'il ne subsistait entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifférence et que si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'était sur quelque lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils n'avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s'ils découvraient chez un contradicteur, fût-ce dans la théorie la plus abstraite ou dans l'utopie la moins réalisable, une menace à leur quiétude ou à leurs intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur bienveillance habituelle et devenaient féroces. C'est ainsi que Jarras, qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d'horreur et rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A cela près, l'âme du monde la plus facile.
J'avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre de l'Académie des Inscriptions. Après m'avoir observé durant quelques instants avec une gravité narquoise, il me dit à l'oreille:
"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de casser mon oeuf par le gros bout.
—Pourquoi?
—Pour être honnête homme. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J'ai vécu dans tous les mondes. J'ai remarqué que l'honnêteté consistait à se conformer à l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les moindres choses on était un parfait honnête homme. C'est pourquoi je vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre oeuf par le gros bout.
—Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, répondis-je. Vous me voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la civilité et en observant les règles on se tire d'affaire en ce monde et dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.
—En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les puissants de ce monde et tâchez de n'avoir besoin de personne."
A mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus vive et plus confuse, et je n'y recueillis rien de considérable. Mais après le déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit intéressant dont voici les termes mêmes:
"Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d'un Arabe que j'avais connu l'année précédente à Mascate où j'avais été envoyé en mission par le gouvernement. C'était un fort bel homme et un lettré. Il avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui n'était point le génie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l'homme le plus joli, le plus discret, le plus cérémonieux qu'il fût possible de rencontrer. Je vous ai dit que c'était un lettré. Il s'occupait surtout d'histoire. Je crois que c'était l'esprit le plus cultivé de Mascate. Il avait à peu près autant de philosophie que notre Froissart. Je le compare volontiers à Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIVe siècle. Il se nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce qu'il attendait de moi. Il venait en Europe étudier les moeurs des Occidentaux, et commençait par la France, qui l'intéressait plus que toute autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure société qu'il désirait voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le présenter dans les salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante. Le souvenir d'y avoir été mêlé fait encore aujourd'hui la douceur de ma vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'était l'art de la conversation à cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait jouir en aucune manière du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de Rémusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une langue assez familière aux Arabes de l'Oman, depuis l'établissement des Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans les concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus brillants de la saison, chez Mme X …, chez Mme Y …, chez Mme Z … La beauté de ses traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de la curiosité, de l'intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le fis inviter à un bal des Tuileries. Il fut présenté à l'empereur et à l'impératrice. Il ne s'étonnait de rien. Il ne témoigna jamais aucune surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le reste de l'Europe.