"Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je reçus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de m'envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez négligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des danses". Je le lus et j'y découvris un passage assez curieux dont je vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait:
"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulièrement chez les Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste cette coutume. Après avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi désirables que possible en leur découvrant les bras et les "épaules, en parfumant leurs cheveux, leurs habits, en répandant une poudre fine sur leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les instruisant à sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles dans des salles vastes et chaudes, éclairées de bougies qui "égalent en nombre les étoiles, et garnies de tapis épais, de sièges profonds, de coussins "moelleux. Là, ils boivent des liqueurs fermentées, échangent des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes à des danses rapides, auxquelles j'ai plusieurs fois assisté. Puis, le "moment venu, ils assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur, soit après avoir "éteint les lumières, soit en disposant des tapisseries d'une manière favorable à leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle qu'il préfère ou qui lui est assignée. J'affirme "qu'il en est ainsi. Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir "des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire à toute possibilité que les choses préparées comme j'ai dit eussent une autre issue."
"Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la communiquai à la femme d'un des mes confrères de l'Institut, la belle Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en émouvoir beaucoup, je la pressai d'y répondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin, Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos épaules nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi dansez-vous?" Elle me regarda avec pitié: "Pourquoi? Parce que j'ai deux filles à marier."
***
Si l'homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l'a fait; il la refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui.
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ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS
POLYPHILE
Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle à l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degré supérieur de son développement actuel, c'est-à-dire la faculté de concevoir quelques rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire chez les animaux de notre espèce. Ce n'est point par elle que l'homme subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie organique; elle ne satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la circulation du sang. Étrangère à la nature, elle est indifférente à la morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point déterminé les instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les moeurs, les usages. Elle n'a point institué la religion sainte ni les lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur l'exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j'en dis n'est point pour rabaisser la majesté des institutions divines et humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est composée du débris informe des pharmacies primitives; les théologies ont pour origine l'inintelligence vénérable et l'effarement sacré de nos ancêtres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes qu'elles prétendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables à la communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est extrêmement ancien. L'intelligence a commencé de poindre dans les esprits quand l'homme avait déjà construit sa foi, ses moeurs, ses amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est d'hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je? après la flûte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une nouveauté charmante et méprisable. Elle a jeté çà et là d'assez jolies lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s'ils avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques rapports fixes dans l'infinie diversité des phénomènes. L'intelligence a quelque grâce, un charme, je l'avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle est aujourd'hui et retirée dans un petit nombre d'hommes méprisés, elle demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire au génie de l'espèce. Si, par un malheur qui n'est point à craindre, elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilière. La vie s'arrêterait subitement. Les hommes ne subsistent qu'à la condition de comprendre mal le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires à la vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit être, dans les sociétés, excessivement rare et faible pour rester inoffensive.
C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître que l'humanité, dans son ensemble, éprouve, d'instinct, la haine de l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l'y pousse.