ARISTE

L'intelligence, telle que vous l'avez définie, est évidemment l'intelligence spéculative, l'aptitude à la philosophie des sciences. Et il semble bien que cette faculté n'est pas aussi nouvelle que vous dites et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanité. L'homme qui le premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse d'ours, n'était pas seulement cuisinier; il était chimiste, et la philosophie des sciences ne lui était pas du tout étrangère. Ce qui est vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les conséquences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est funeste à l'humanité, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculté de comprendre d'une certaine façon l'univers est attachée aux organes mêmes de l'animal que nous sommes, et l'homme est né savant. Je me flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de chimie agricole et d'archéologie. Après cela, je vous accorderai, Polyphile, que l'aptitude de nos semblables à la divagation est grande et que la faculté d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de puissance.

DRYAS

Cela tient à ce que nous ne faisons que d'entrer dans la période positive.

POLYPHILE

A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale et les lois ne dérivent point d'une interprétation rationnelle des phénomènes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phénomènes affaiblit les préjugés nécessaires, et que la faculté de beaucoup connaître est une monstruosité funeste.

DRYAS

Cela n'est pas bien vrai.

POLYPHILE

Cela est si vrai, que les théologiens qui conçoivent Dieu comme un être souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi bien l'idée d'un Dieu moral est-elle ridicule.