DRYAS

La morale a été jusqu'ici constituée sur les idées théologiques. Nous avons eu une morale fétichiste, une morale polythéiste et une morale monothéiste. Cette dernière fut dure. Le temps est venu de constituer la morale sur la science.

POLYPHILE

Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais, s'il y faut regarder de près, Dryas, que sont les religions, je vous prie, que sont-elles, sinon de très vieilles sciences, des astrologies, des arithmétiques, des météorologies, des médecines usées, déformées, obscurcies, des ordonnances de très antique et très lointaine police, des recettes brouillées de cuisine et d'hygiène, des maximes d'agriculture primitive et de civilité sauvage? Les notions positives et les pratiques rationnelles deviennent, avec l'âge qui les rend étranges et mystérieuses, les dogmes de la foi et les cérémonies du culte.

Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas. L'intelligence est en horreur à la nature humaine. Des religions naissent sous nos yeux. Le spiritisme élabore en ce moment ses dogmes et sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses pères et des millions d'adhérents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle qu'elle a été créée par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idées les plus neuves sur la constitution de la matière. Ils prétendent posséder une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!" s'écrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les conséquences les plus fausses des principes les plus vrais."

ARISTE

Je m'aperçois, Polyphile, que vous faites à l'intelligence une querelle d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de bien qui n'est pas sans crédit dans plusieurs honnêtes maisons, et dont la puissante douceur agit même en cette ville, située au bord d'un large fleuve, dans une fertile vallée.

LIVRE TROISIÈME

PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE

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