I
PIERREFONDS

C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par excellence la terre nourricière de notre peuple.

Toutes les générations y ont laissé leur empreinte, et c'est enfin, dans un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens à moi, ce sol que mes pères ont semé. Sans doute, toutes les provinces de la France sont également françaises, et l'union indissoluble est faite entre celles qui formèrent le domaine des premiers rois moines de la troisième dynastie et celles qui entrèrent les dernières dans cette réunion sacrée. Mais il est permis à un vieux Parisien archéologue d'aimer d'un amour spécial l'Ile-de-France et les régions voisines, centre vénérable de notre France à tous. C'est là que se forma la langue délectable, la langue d'oïl, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la langue française. C'est là enfin ma patrie dans la patrie.

Je suis à Pierrefonds, dans une chambre louée par des paysans, une chambre meublée d'une armoire en noyer et d'un lit à rideaux de cotonnade blanche avec grelots. L'étroite tablette de la cheminée porte une couronne de mariée sous un globe. Sur les murs blanchis à la chaux, dans de petits cadres noirs, des images coloriées qui datent du gouvernement de Juillet, La Clémence de Napoléon envers M. de Saint-Simon, avec cette légende: "Le Duc de Saint-Simon, émigré français, prit (sic) les armes à la main et condamné à mort, allait subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grâce à Napoléon qui lui dit: "J'accorde la vie à votre père et ne lui donne pour punition que le remords d'avoir porté les armes contre sa patrie." Le Marié et la Mariée se faisant pendant des deux côtés de la glace; la Bergère Estelle, avec sa houlette enroulée d'une faveur rose; Joséphine, une ferronnière au front. Un distique révèle le secret de Joséphine:

L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur,
Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur.

Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuée. J'ai ici autour de moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens à cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tête, des cousins et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en bouche, l'oeil presque fermé, faisant la moue. Les paysans n'achètent plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de première communion, signées du curé, et représentant une rangée de petits garçons et de petites filles agenouillés à la sainte table, tandis que le Père Éternel les bénit par le ciel entr'ouvert.

Je vois de ma fenêtre l'étang, les bois et le château. Il y a, à cent pas de moi, un joli bouquet de hêtres qui chantent au moindre vent. Le soleil qui les baigne répand sur le sentier des gouttes de lumière. On trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher; le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un côté et blanches de l'autre, se cache au bord des chaudes clairières.

Il est aux bois des fleurs sauvages que je préfère aux fleurs cultivées; elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos jardiniers, des noms de généraux. Elles se nomment: bouton-d'argent, ciste, coronille, germandrée, jacinthe des champs, miroir-de-Vénus, cheveux d'évêque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon, peigne-de-Vénus, oreille-d'ours, pied-d'alouette.

A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du château de Pierrefonds. A vrai dire, le château de Pierrefonds n'est aujourd'hui qu'un énorme joujou. Il était en sa nouveauté "moult fort deffensable et bien garny et remply de toutes choses appartenant à la guerre". Pour son malheur, l'odieuse poudre à canon fut trouvée avant qu'il fût achevé dans toutes ses parties. Il essuya dédaigneusement l'averse des premiers boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siècle, le feu de trente pièces de canon fit rapidement brèche dans ses murs; ses tours furent éventrées. Pour nous, que les progrès de la civilisation ont familiarisés avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un air de naïveté.