Ils ont vu des sceaux du XIIIe siècle, et ils savent qu'alors les armes de la ville et châtellenie n'étaient pas les armes qu'on voit maintenant. Celles-ci datent du XIVe siècle. Lors de la guerre de Cent Ans, la petite ville eut beaucoup à souffrir et fit vaillamment son devoir. Il advint qu'un jour, elle fut près de tomber par surprise aux mains des Anglais. Mais un homme de la contrée s'introduisit dans la place, déguisé en paysan, et portant sur son dos une charge de légumes. Il avertit les défenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et repoussèrent l'ennemi. Les érudits du pays croient que c'est de ce jour que trois bottes de cresson prirent place sur l'écu de la ville. J'y consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'emblème du cresson convient à la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses jardins et de ses fontaines. Son écu est accompagné d'une devise latine qui fait entendre, par une ingénieuse équivoque, que le printemps n'est pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante. Ver non semper viret, Vernon semper viret.

Car la petite ville où je vous ai menés est Vernon. J'espère que vous ne regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de France, même la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie. Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a noirci et déchiré la dentelle de pierre, sans songer à des milliers de parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial.

Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se rappellent la scène où la romanesque héroïne de Walter Scott, la belle et fière Diana, montre à son cousin les portraits de famille sur lesquels la devise des lords écossais de Vernon s'étale en lettres gothiques.

"Vous voyez, dit Diana, que nous savons réunir deux sens en un seul mot."

En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre l'aient emportée avec eux. C'est une belle question à étudier pour un archéologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se résoudre à beaucoup ignorer.

Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires après chaque dissertation, la ville de Vernon est nommée pour la première fois dans l'histoire à l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui y passa de vie à trépas vers le milieu du VIIe siècle de l'ère chrétienne. L'histoire de cette sainte est intéressante; elle a été rapportée par un vieux légendaire avec une naïveté que je m'efforcerai d'imiter, autant du moins que la différence des temps me le permettra.

HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE.

Sous le règne de Clotaire II vivait dans le Maine un prêtre du nom de Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu une fille du pays, jeune et de condition libre, nommée Onoflette, il se sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piété qu'il découvrait en elle. Jaloux de ravir à la malice du siècle et aux périls du monde une créature si précieuse, il la conduisit dans son abbaye, et là il lui fit prendre le voile des vierges chrétiennes. Comme beaucoup d'autres saints de cet âge, Longis avait la volonté soudaine et forte. Dans l'ardeur de son zèle, il n'avait songé ni à consulter ni même à avertir les parents d'Onoflette.

Ceux-ci s'en montrèrent fort irrités, et ils accusèrent Longis d'avoir séduit leur fille, demeurée pure et honnête jusque-là, et d'entretenir avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumières de la raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaître que la manière d'agir de Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portée par eux fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive indignation s'éleva dans tout le pays contre l'abbé. Longis était à deux doigts de sa perte. Mais il ne désespéra pas; d'ailleurs, il avait pour lui le témoignage d'Onoflette elle-même, qui, loin de lui rien reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maître et lui rendait grâces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec elle à Paris pour se disculper. "Dieu, dit le légendaire, rendit leur justification manifeste par les miracles qu'ils firent en présence du roi et des seigneurs." Ils furent renvoyés absous, et les parents d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-mêmes la noirceur de leurs calomnies.

De retour au monastère, Longis et Onoflette vécurent encore quelque temps ensemble dans une parfaite quiétude et s'exhortant mutuellement à la piété. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut à Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville. Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps et l'inhuma près de son monastère, dans un lieu où l'on bâtit depuis une église paroissiale.