L'Église plaça au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la bienheureuse Onoflette.
Du temps où ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il y avait encore des nymphes dans les sources sacrées; des tableaux votifs étaient suspendus avec des images aux branches des chênes sacrés. Les humbles dieux des paysans ne s'étaient pas tous enfuis devant le signe de la croix et l'eau bénite. Il est bien probable que de petits faunes ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, épièrent entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier et pour une bergère, jouèrent innocemment du pipeau sur leur passage.
Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinités. Il subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges des cérémonies païennes. La veille du dimanche des brandons, les habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se promènent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille invocation. Fidèles sans le savoir à Cérès, leur mère, ces bonnes gens reproduisent ainsi d'antiques mystères et figurent d'une manière encore reconnaissable la déesse qui cherchait sa fille Proserpine à la lueur des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer, le savant historien de la ville de Vernon.
Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le plus à l'esprit; parfois les yeux et la pensée ont peine à se détacher d'une humble pierre taillée par un ciseau barbare. Il est dans le vieux Vernon, proche la collégiale, devenue aujourd'hui l'église paroissiale, une petite rue déserte qui conduit à la Seine. Elle est bordée de pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent à grand'peine les unes les autres. Au milieu de ces masures s'élève une maison de pierre qu'on dit avoir été jadis habitée par le contrôleur clerc d'eau.
Elle a deux fenêtres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a figuré, sous une sorte de dais, une barque montée par deux personnages. L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hésite pas à reconnaître en lui Hugues, archevêque de Rouen en 1130. L'autre, dont les cheveux flottent sur les épaules, est saint Adjutor lui-même. Une troisième figure a péri par l'injure du temps: c'était celle d'un pauvre batelier qui conduisait l'évêque et le saint. Tous les mariniers du pays vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point oublié en effet que saint Adjutor, accompagné de l'évêque Hugues, s'en alla combler un gouffre creusé dans le lit de la rivière, devant le prieuré de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un tourbillon où s'abîmaient les barques. Déjà de nombreux équipages avaient péri à la Madeleine, et les berges du fleuve commençaient à se couvrir la nuit d'âmes en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y jetant les chaînes dont naguère il avait été chargé injustement par les infidèles. C'était peu de quelques anneaux de fer pour combler un abîme. Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaînes, les souffrances du juste et la patience du saint. Maintenant, la charité ne fait plus de miracles de ce genre; il faut employer les dragues.
Ce miracle a été mis en vers au XVIIe siècle, dans un lamentable style de complainte.
Un gouffre en la Seine voisine
Par ses flots tortueux ruine
Et les hommes et les bateaux,
Les coulant jusqu'au fond des eaux.
Mais Adjutor longtemps ne souffre
L'incommodité de ce gouffre.
Se sentant touché de douleur,
Hugues, son prélat, il appelle;
Ils y vont en même nacelle
Pour mettre fin à ce malheur.
Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaînes "en les ondes inhumaines" qui deviennent aussitôt lisses et paisibles.
Oyez, lecteur, une merveille
Qui rarement a sa pareille;
Le péril dès lors a cessé,
Le bruit des flots s'est apaisé.
Il n'est point de fleuve où l'on voie
La course de l'onde plus coie.
Le nocher peut mener sa nef
Assurément par cette place
Dans une tranquille bonace
Sans redouter aucun méchef.
Saint Adjutor est vénéré sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint Adjutor, Ajoutre ou Astre devait être un homme bien extraordinaire. Il est impossible de se représenter aujourd'hui sa physionomie véritable. Mais à juger par l'empreinte profonde qu'il a laissée dans l'imagination populaire, Adjutor de Vernon eut l'âme ardente et forte.