Une rampe monte en serpentant à une vieille porte de la ville qui reste debout, flanquée de ses deux tours décrénelées que fleurissent de petits oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et les fleurs sauvages, sa couronne de mâchicoulis. Une bonne femme plante des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se fend et fait mine de s'abattre à chaque éboulement. Pourtant, la bonne créature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Sûrement, elle me tuera un jour, me dit-elle, mais tout de même, elle est fière!"
Après avoir traversé une rue de village, dont les maisons basses, couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons à la pointe du cap Cornu. Là s'élève une chapelle à demi cachée par un bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un roman bâtard. Mais les murs de pierre et de galet présentent l'aspect d'un damier et rappellent ainsi les vieux édifices normands. Cette chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un édicule plus ancien et abrite le tombeau de l'apôtre du Vimeu.
C'est un lieu de pèlerinage très fréquenté des marins. Quatre ou cinq petits navires ont déjà été suspendu à la voûte de la chapelle neuve par des pêcheurs échappés d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idée d'un Dieu violent et puéril comme ils sont eux-mêmes. Ils savent qu'il est terrible dans sa colère, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en détiennent son amitié par de petits cadeaux. Ils lui apportent des joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux symboliques et que ces bateaux d'enfant représentent la barque que le Seigneur a miraculeusement préservée. Je pense bien que le bon saint Valery a sa part de ces humbles présents; les petits bateaux sont faits pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers de la Somme.
Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs. C'est là qu'il faut nous arrêter. Là, sous ces grands ormes qui frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, à quelques pas de cette pointe avancée d'où l'on découvre à gauche les falaises du pays de Caux, à droite la baie de la Somme, puis les côtes basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces contrées une trace si profonde de son passage.
HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY
Gualaric ou Walaric, appelé depuis Valery, n'est point originaire de la contrée maritime où son nom fut donné à deux villes et à d'innombrables églises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien. Mais il était riche de sens, d'esprit et de piété.
Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint évêque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse. Pourtant les religieux secouèrent le joug de leur pasteur, et saint Colomban, chassé par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piété, la modestie et la tempérance quittent Luxeuil avec lui. Valery, profondément affligé, sortit à son tour de ce port salutaire devenu un pernicieux écueil, et il résolut de vivre dans la solitude, loin des méchants.
"J'irai, dit-il, où Dieu voudra me conduire."
Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. Là, il s'arrêta, épuisé de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussière de ses chaussures. C'est sur cette poussière que s'éleva depuis la ville de Saint-Valery.
Une épaisse forêt descendait alors jusque sur les grèves de la mer. Les lièvres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuplés de vanneaux, de bécasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes déposaient leurs oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du héron et la plainte du courlis s'élevaient des grèves pâles où le cygne, l'oie sauvage et le grèbe, chassés par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrées sauvages. C'étaient de pauvres bateliers qui pêchaient dans l'embouchure poissonneuse de la Somme. Ils étaient païens. Ils adoraient des arbres et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu, et plus récemment, saint Berchund, évêque d'Amiens, étaient venus les évangéliser. Ils croyaient aux génies de la terre et aux âmes des choses.