Ces simples pêcheurs étaient saisis d'une horreur sacrée quand ils pénétraient dans les forêts profondes qui couvraient alors tout le rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, où tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des fées, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les aimant, puisqu'elles étaient belles.
Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu où le pieux Valery s'arrêta était une des sources sacrées auxquelles ces hommes faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du côté de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraîche et toute claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre comme au temps de sa rustique divinité. On l'a emprisonnée dans une cuve de pierre à laquelle on accède par plusieurs degrés. Du temps de saint Valery, c'était une nymphe. Nulle main n'avait osé la retenir, elle fuyait sous les saules. Semblable à ces ruisseaux qu'on voit encore en grand nombre dans les vallées du pays, elle formait, de distance en distance, de petits lacs où sommeillait, sur un lit flottant de feuilles vertes, la pâle fleur du nénuphar. C'est là, c'est dans ces fontaines des bois que se réfugièrent les dernières nymphes chassées par les évêques. Ces agrestes déesses étaient poursuivies sans pitié. Un article des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathématisé."
Valery jugea ce lieu convenable à des desseins. Il avait obtenu du roi des Francs la permission d'établir sa demeure en tout endroit du royaume où il lui plairait d'habiter. Il bâtit de ses mains une cellule, et il s'y consacra à la prière et à la contemplation. Quelques disciples vinrent près de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux exemples. Ils construisirent leur cellule près de la sienne, à l'extrémité de la forêt, sur le bord d'un précipice dont le pied baignait dans la mer. L'évêque Berchund venait, dit-on, passer chaque année le saint temps du carême dans cette solitude.
Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son âme sous le pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, était à la fois plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonté qui sont rares dans la vie des rudes apôtres de l'Occident barbare. On dit que, comme plus tard saint François d'Assise, il répandait jusque sur les pauvres animaux la pitié qui remplissait son coeur. Les petits oiseaux venaient manger dans sa main.
"Mes enfants, disait-il à ses compagnons, ne leur faisons par de mal et laissons-les se rassasier des miettes de notre pain."
C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme tournait toute sa colère. Pourtant ces nymphes étaient des innocentes. Je crois bien que les pêcheuses et les villageoises venaient leur demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de mal à cela. Ces nymphes, ces fées, ces dames étaient jolies et mettaient un peu de grâce au fond des coeurs rustiques. C'étaient des divinités toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les tenait pour des démons pernicieux, et il résolut de les détruire. Pour y réussir, il abandonna la vie contemplative si douce à son coeur blessé, et il parcourut la contrée, prêchant les païens et portant l'Évangile de village en village.
Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre aux branches duquel des images d'argile étaient suspendues par des bandelettes de laine rouge. Ces images représentaient l'Amour, le dieu Hercule et les Mères. Ces Mères étaient très vénérées dans toute la Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la terre sur le rivage de l'Océan, de la Somme à la Loire. Elles sont parfois géminées, et deux mères sont assises côte à côte, tenant chacune un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mère, et les paysans qui la découvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie. Mais c'est une idole des païens.
Saint Valery fut irrité à cette vue et pensa en son coeur:
"Des démons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet arbre."
Puis il leva la cognée qu'il portait à sa ceinture et, avec l'aide du moine Valdolène, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent couché sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la sève saignant sur le tronc mutilé, ils furent saisis de douleur et d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renversé l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jetèrent sur lui et le menacèrent de l'abattre comme il avait abattu le dôme verdoyant.