Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie et de hautes espérances.

"Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies des bois et des montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine. C'est pitié.—Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les doux démons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les génies, les nymphes et les fées se cachent quelquefois, mais ils ne meurent jamais. Ils défient le goupillon des saints."

Je lis dans un gros livre que, après la mort de saint Valery, les habitants de la baie de la Somme retombèrent dans l'idolâtrie. Ils avaient revu les dames mystérieuses des sources, et ils étaient revenus à leurs premières amours. Tant qu'il y aura des bois, des prés, des montagnes, des lacs et des rivières, tant que les blanches vapeurs du matin s'élèveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des dryades; il y aura des fées. Elles sont la beauté du monde: c'est pourquoi elles ne périront jamais.

Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et délicieux, enveloppe les choses et les âmes. Des formes pâles flottent dans la clarté de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint Valery.

Saint-Valery-sur-Somme, 14 août.

Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunâtre; c'est à peine si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La côte, toute boisée, est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie où le vent du nord entre avec les goélettes norvégiennes chargées de planches et de fers bruts, Saint-Valery, ne plaît point aux étrangers. Et c'est aussi pour cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y vit au milieu des pêcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples. Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nommé, disent les gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'étend derrière la rue de la Ferté, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes, qui auraient l'air de joujoux si elles étaient plus fraîches, se pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'être point emportées par le vent. Là, on voit à toutes les portes de jolies têtes barbouillées d'enfants, et çà et là, au soleil, un vieillard qui raccommode un chalut, ou une femme qui coud à la fenêtre derrière un pot de géranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.

Elle est ruinée par les pêcheries étrangères, qui jettent en abondance le poisson sur nos marchés. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitié pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au coeur. La vieillesse même ne les rend point avares. Ils s'aident les uns les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'évitent point entre eux. Justement je vois passer sous ma fenêtre un ancien du pays. Il ressemble au père Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or à l'oreille. Le sel de la mer a tanné sa peau; le poids du chalut a courbé son échine.

A sa vue, je ne puis me défendre d'un souvenir. Je me répète à moi-même l'épitaphe qu'une poétesse grecque fit, au temps des Muses, pour un pauvre pêcheur de Lesbos. Elle est composée de peu de mots. Le style austère et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis littéralement ce distique funéraire:

"Ici est la tombe du pêcheur Pelagon. On y a gravé une nasse et un filet, monuments d'une dure vie."

Ainsi parle dans sa pitié sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas, parce que les larmes souilleraient sa beauté. Le vieux Pelagon jetait ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes travaux, le vieillard des mers, le terrible Protée s'élever comme un nuage du sein des vagues. Il avait peut-être entendu les sirènes chanter dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirènes sur ses sables dangereux. Le blanc Protée n'erre point au pied des falaises à pic. Mais le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les âmes des naufragés voler comme des mouettes à la pointe des lames; il a vu sur la terre des feux célestes, et peut-être que Notre-Dame-de-Bon-Secours s'est montrée à lui dans la brume de l'Océan. Hélas! à travers combien de fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.