Hier, un enfant de onze ans s'est noyé dans la baie. Il était originaire de Cayeux. Cayeux est un port de pêche à trois lieues de Saint-Valery. Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonçait jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncelés forment une digue naturelle et protègent les maisons, ainsi qu'une partie des champs. C'est là que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de froid quand il frappa à la porte de la maison où un prêtre se chauffait en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisée pour personne. La pauvre famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet. Quand le père et la mère vinrent s'établir à Saint-Valery, de neuf enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort hier et un aîné appelé sous les drapeaux. La mère, entêtée dans le malheur et donnant à l'avenir la figure sombre du passé, répétait tous les jours avec épouvante:

"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."

De tels accidents sont rares à Saint-Valery. La baie et les bancs de sable prennent par an à peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre mère pleurait tous les jours son fils par avance.

Vendredi, à quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses parents le lui eussent défendu. Il se noya par un clair soleil, dans une mer calme, en vue de la maison où il avait été nourri et où l'attendait sa mère. La marée ramena à la côte sa barque et ses vêtements. Pendant huit heures, ses parents restèrent les yeux fixés sur cette eau tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de la nuit, la mer s'étant retirée, quinze ou vingt pêcheurs s'en allèrent avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvèrent dans un trou. Les crabes avaient déjà dévoré une oreille et attaqué la joue.

On a porté aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la vieille église qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents de l'enfant défunt, tenaient la tête du cortège; elles portaient la pelisse noire, commune autrefois à toutes les femmes de la Picardie et des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de l'église, aux saintes femmes que peignaient les maîtres flamands, au pied du Calvaire, en prenant leurs modèles sous leurs yeux. Les grandes pelisses ont passé par héritage des mères aux filles, et quelques-unes ont vu peut-être d'un siècle d'humbles douleurs. Les jeunes Valéricaines dédaignent aujourd'hui ce vêtement traditionnel. Elles portent, aux grands jours de la vie, des chapeaux à la mode de Paris et se croient "braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent leurs mains rouges.

Le cortège entra sous le vieux porche et l'office des morts commença. Derrière le cercueil, au poêle blanc dont les cordons étaient tenus par quatre petits garçons, raidement habillés de gros drap noir, le père et la mère se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on voyait que les larmes avaient coulé longtemps sur le cuir fauve de ses joues. La tête renversée, il sanglotait. Les sanglots secouaient son long collier de barbe brise et ses hautes épaules. Ils donnaient à sa bouche un faux air de sourire, horrible à voir.

Cependant il se balançait ainsi qu'un homme ivre, et il mêlait aux chants des psaumes et aux prières de l'officiant une plainte lente, régulière et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on endort les petits enfants. Ce n'était qu'un murmure, et l'église en était pleine! Mais elle, la mère! debout, immobile, muette dans sa pelisse antique, elle tenait son capuchon baissé au-dessous de sa bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.

Quand l'absoute fut donnée, le cortège s'achemina vers Cayeux. C'est là, sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutôt n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays où ils sont nés et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus cher? Nous vîmes la petite troupe disparaître lentement sur le chemin pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemplé un si grand spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur. Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur une colline qui ressemblait au calvaire.

Ce dimanche les rues sont pavoisées. C'est la fête de la ville. De grandes affiches jaunes annoncent que des régates seront données sous le patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de Cayeux courront. Des tribunes ornées des écussons des villes rivales s'élèvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vêtus, s'y groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie, un coup de canon annonce que la fête nautique commence. Au-dessus de la pièce, un blanc flocon de fumée s'élève tout droit dans l'air tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu à peu, tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise "nord-oua" s'élève et les bateaux de pêche de Saint-Valery et du Crotoy se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs. Tous les jours ils sortent à la mer descendante. Ils vont traîner leur chalut sur les bancs qu'on voit émerger au loin à mesure que l'eau baisse et qui forment alors des îlots jaunes dans la mer verte ou bleue. Ils pêchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot les ramène. C'est plaisir d'épier de loin leurs voiles grises, blanches ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.

16-18 août.