On a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l'école. A la sortie, nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chênes déteignent, à la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert.
Il y a pour les filles, à Saint-Valery, deux écoles communales dirigées par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville, un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles.
Par contre, il n'y a pas d'école religieuse de garçons. Les deux écoles communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.
Quant à l'obligation légale, elle n'a pas eu ici de résultats pratiques. La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation. Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l'école.
Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de Saint-Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier, conseiller municipal, m'a communiqué. On lit dans ce registre une lettre que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1536, à ses "chers et bien amés" le maire et les échevins de Saint-Valery, touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder "le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les écoles soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage lui propose "est suffisant", i l'agrée. "Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose publique."
Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié du XVIe siècle, contient aussi, à la date de 1533, une bien curieuse ordonnance relative "au péché d'adultère". Je vais la transcrire tout au long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery était au XVIe siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. A cette époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d'or. Devenus riches, les habitants de Saint-Valery eurent hâte de jouir, et ils étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des fourrures venues des Indes ou de l"Amérique, des soies, des laines magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima beaucoup; elles se laissèrent aimer. Aussi les moeurs devinrent très relâchées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est pourquoi la municipalité rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français, encore qu'un peu picard.
Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le lis sur le registre qui m'a été gracieusement communiqué:
"Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principalement au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains péchés sommes appertement menachés de l'ire de Dieu, a esté advisé et conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maïeur de ceste ville quil sera faicte deffense générale tant en l'église que es lieux publicquez que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à commetre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera trouvé et sceu que ilz auront adultère ou pourront estre trouvez en lieu suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux dénuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera apaisée."
Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires à faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par l'eau ces mêmes "pechés" que Dante vit châtiés dans l'enfer par le souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pêcheurs charnels se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'être mis à sec. La municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument historique.
La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de cartes ont dételé leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la représente dévorant la chair palpitante d'un homme blanc. En réalité la femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux bleus d'une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de la faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle qui fait la femme anthropophage! Voilà un grand exemple du désordre qui règne sur cette terre.