L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit.

J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier méthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y découvre d'abord une grande difficulté. Si l'on s'efforce de définir les diverses sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est aiguë ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces, c'est ne rien dire; les termes, fort usités, de délices et de transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois, que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté, les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur. Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au général. Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux.

Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est activée; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des caresses intérieures, les font tressaillir: ils sont heureux.

Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce désir de mouvement, ce besoin de vertige, cette secrète envie d'être emporté, bercé, ravi, qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard, nous redoutons ces machines à mouvement; nous craignons que le moindre choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'âge divin des chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté.

Saint-Valery, 22 août.

Aujourd'hui, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur le quai, l'humble fête de la bénédiction d'un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le pavillon français flottait à son mât. A bord, une table, couverte d'une nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un prêtre, précédé d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bénir. Un chantre et un enfant de choeur y prirent place après lui, ainsi que le patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité naïve. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que lui présenta l'enfant de choeur, une poignée de sel et de blé, et il la sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bénite un rameau de buis, image du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et, la nommant par son nom, la bénit.

Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque; elle versa du vins dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à tous les assistants.

Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur l'étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le vin que de le perdre. J'ai demandé à un vieux marin ce que signifiait cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l'étrave glisse mieux dans la mer quand elle a été d'abord bien arrosée. Puis, reprenant sa gravité ordinaire, il a ajouté:

"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans, j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'étrave et ne se cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage."

Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer? Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer, pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec la destinée.