La garde du château de Bersabée fut confiée aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, érigés en ordre militaire environ trente ans auparavant, sous le règne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers étaient trois frères de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aîné ne sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mère, possédait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils avaient pris la croix du pèlerin et porté dans la terre sanctifiée par le sang de Jésus la bannière d'Eppes aux alérions d'or. Et parce que leur prudence et leur courage étaient connus, Foulques d'Anjou leur avait désigné pour poste le château de Bersabée qui, situé à seize milles d'Ascalon, était sans cesse menacé par les Sarrasins.
En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, était au pouvoir du calife d'Égypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer, des armes, des vivres et des troupes fraîches. La population de cette ville était nombreuse et toute guerrière. Chaque enfant mâle recevait dès sa naissance, sur le trésor du calife, la paye d'un soldat en campagne. La garnison, composée de soldats très farouches, faisait des sorties fréquentes.
Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient à quelque distance du château de Bersabée, furent surpris par une troupe de cavaliers sarrasins, et, malgré leur résistance opiniâtre, ils furent pris et conduits au Caire.
Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers chrétiens étaient d'une extraordinaire beauté, il fut curieux de les voir et il les fit amener dans le jardin où il prenait le frais, sous des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes passaient de toute la tête les turbans de leurs gardiens; leurs épaules étaient très larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un rapport fidèle. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de beauté, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils répondirent avec une sagesse et une modestie dont il fut charmé. Mais il n'en laissa rien paraître; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec dédain et il ordonna qu'ils fussent enchaînés dans un cachot obscur.
Son dessein était de les réduire, par de mauvais traitements, à abjurer la religion du Christ et à embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel il était attaché comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit enchaîner les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le fleuve Nil.
Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un palais avec des jardins, des armes précieuses, un cheval syrien tout sellé et des esclaves très belles, jouant de la guitare, s'ils consentaient à adorer l'idole Mahom.
Certains des voyageurs, qui ont été interrogés, affirment que les mécréants Sarrasins n'élèvent point de figures à la ressemblance de Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des promesses aux chevaliers à condition d'obéir à la loi de Mahom, et cela ne change rien à la vérité du récit.
Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et à quelles conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et demeura rêveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa poitrine. Mais tous trois repoussèrent les présents du calife.
En vain le gardien de la prison, qui était un vieillard abondant en discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader de quitter la foi chrétienne; ils ne se laissèrent pas séduire par des contes ingénieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui, s'étant fait adorateur de Mahom, vivait à Smyrne de fruits confits, avec une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus.
Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient à la religion sarrasine ni par la peur des supplices ni par l'appât des richesses et des voluptés. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathématique, dans la médecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient l'astronomie, la médecine, la mathématique et les ouvrages d'Aristote, mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prières. C'est pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirèrent pleins de confusion.