Le calife, qui était d'un caractère obstiné, ne se tint pas pour vaincu avec Aristote et les docteurs. Il eut recours à un artifice dont il se promettait le meilleur succès. Sachez que ce calife avait une fille jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement que les docteurs. Elle se nommait Ismérie. Son père lui donna l'ordre de revêtir ses plus riches vêtements, de s'oindre d'huiles balsamiques et de visiter les trois chevaliers dans leur prison.

"Allez, ma fille, lui dit-il. Déployez toutes vos grâces, employez tous vos charmes pour gagner ces chrétiens."

Le zèle de la religion l'échauffait à ce point qu'il recommanda à sa fille d'immoler même ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice devait tourner à l'avantage de Mahom.

Les recommandations du calife ont paru outrées à quelques auteurs qui ont rapporté cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer qu'elles sont naturelles chez un idolâtre. Ainsi, dit-il, les filles de Madian et de Moab, par le détestable conseil du faux prophète Balaam, furent envoyées aux enfants d'Israël pour les pervertir et les faire tomber dans l'idolâtrie; ainsi les filles d'Ammon troublèrent le coeur du roi Salomon jusqu'à lui faire adorer les dieux de leur race.

Donc, la princesse Ismérie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils furent éblouis à sa vue. Elle parla. Sa bouche était plus redoutable que ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient bien plus qu'ils n'avaient redouté le vizir et les docteurs, et, pour qu'elle ne changeât point leurs coeurs, ils résolurent de changer le sien.

"Enseignons-lui la vérité, qu'elle est digne d'entendre, dit le chevalier d'Eppes à ses frères. Bien que moins habile à discourir qu'à manier la lance, nous trouverons peut-être des raisons convenables, avec l'aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses apôtres: "Si vous avez à rendre témoignage de moi, ne vous préoccupez point de ce que vous aurez à dire. Je mettrai moi-même sur vos lèvres des paroles pleines de sagesse."

Les deux frères approuvèrent la parole de l'aîné, et aussitôt ils travaillèrent tous trois à instruire la fille du calife dans la religion chrétienne.

Ils lui exposèrent la doctrine avec les miracles et les prophéties. Ils lui parlèrent notamment de la très sainte Vierge Marie, à qui ils avaient une dévotion particulière, et ils contèrent les miracles qu'elle avait accomplis dans toute la chrétienté et spécialement dans le pays de Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable à la jeune Ismérie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge en image, telle qu'elle est représentée dans les temples des chrétiens. Les trois chevaliers répondirent qu'ils n'avaient dans leur prison aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils s'efforceraient d'y tailler une figure à l'exemple des bons imagiers de leur pays.

Ils parlaient de la sorte emportés par le zèle du coeur. Mais lorsque la princesse Ismérie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un ciseau et un maillet, ils se trouvèrent fort empêchés: l'art de tailler une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues études. Le bois ne se laissait même pas entamer. Il faut dire que c'était le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Égypte.

Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu seulement le dégrossir.