Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles à faire dresser les cheveux sur la tête, eut peur. Il écartait avec son épée ces ombres qui, comme une nuée de mouches, volaient autour des brebis égorgées et du sang des victimes. Reconnaissant sa mère dans l'essaim des âmes, il la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tirésias bût le premier. Il aimait sa mère, mais il était pressé de se faire dire la bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homéride suivait de très près quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naïve du conteur ni de la dureté du héros. Pourtant, ce n'est pas Tirésias qui parle le premier. C'est Elpénor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il a été introduit dans cette scène d'évocation par quelque nouvel aède peu soucieux d'observer les rites de la vieille nécromancie.
Mais il faut considérer aussi que la situation d'Elpénor est particulière. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hadès. Il est de ces morts qui, n'ayant point été ensevelis, errent misérablement autour des habitations et reviennent demander, la nuit, à ceux qu'ils ont laissés en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux corps. C'est une âme en peine. Il avait accompagné Ulysse dans ses voyages, et il était encore auprès de lui dans l'île d'Ea. Se trouvant la nuit sur le toit plat de la maison de Circé, il en tomba par mégarde, et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que c'était un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laissé son compagnon sur la place où il était tombé, fut très étonné de le voir chez les Cimmériens; il lui en témoigna sa surprise.
"Comment, lui dit-il, cheminant à pied sous terre, es-tu arrivé plus vite que moi avec mon vaisseau?"
Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, éditeur d'Homère, affirme qu'elle est naïve, mais non point inepte. Elle était peut-être embarrassante, car Elpénor n'y répondit point. Il supplia en gémissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sépulture:
"Quand tu retourneras à l'île d'Ea, ne me laisse point non pleuré et non enseveli; mais brûle-moi avec mes armes, et élève-moi un tertre au bord de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle, vivant, je ramais parmi mes compagnons."
Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpénor. Tant qu'il n'est point enseveli, Elpénor, qui n'a plus de place sur la terre, n'a pas encore de place chez Hadès. Il erre lamentablement entre les vivants et les morts. C'est peut-être pourquoi il parle sans avoir bu le sang. Mais je crois plutôt à une interpolation. Cette Nékyia est rapiécée comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fête, pendant quatre cents ans. Elle est ainsi très plaisante et très vénérable.
La première ombre que le héros laisse approcher de la fosse, pour qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est le devin Tirésias qui, aussitôt qu'il a bu, récite une prédiction dont le commencement a trait aux voyages du héros, mais dont la dernière partie, sans doute tirée de quelque chanson très antique, se rapporte à des traditions bizarres et puériles, tout à fait étrangères à l'Odyssée et de tout point contraires à l'esprit même du poème. Car l'ingénieux Ulysse, cher à la vierge Athéné, y est voué à la destinée des impies et des maudits, promis au châtiment des Caïn et des Ahasverus. Et si le devin laisse entrevoir la rémission finale, les menaces qu'il profère, s'accordant d'ailleurs avec des légendes qui nous ont été conservées, donnent le caractère d'un réprouvé au héros dont les contes homériques ont fait le type du parfait Hellène. Ici l'on a cousu à la vieille encore et plus sombre.
Après avoir entendu cette prophétie, Ulysse veut interroger, sans tarder davantage, l'ombre de sa mère, et il semble, d'après une question qu'il fait à Tirésias, que, s'il n'a pas appelé encore la morte bien-aimée, c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons accusé faussement d'insensibilité le rude roi pirate, si admiré des matelots et des pêcheurs hellènes, qui erra longtemps sur la mer stérile. Mais nous avons vu qu'instruit en nécromancie par la magicienne Circé, il avait évoqué sa mère sans même le vouloir, et nous croirons plutôt qu'il trompa Tirésias. Il était menteur et la déesse qui l'aimait lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en effet semble inconcevable après les leçons de Circé qui lui avait révélé l'art des évocations. Et nous venons de voir qu'il avait très bien retenu les préceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore à cet endroit une reprise à la tapisserie.
Tout est obscur dans cette merveilleuse poésie d'enfants peureux. Mais l'obscurité même y est un charme et un sujet d'émerveillement. Et quand la mère vénérable d'Ulysse, la vieille Anticlée, boit le sang noir et parle à son fils, nous sommes saisis d'une émotion large et profonde, et pénétrés d'un tel sentiment de beauté qu'il nous faut reconnaître que le génie hellénique eut, dès l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut cette sorte de vérité qui passe la vérité scientifique et dont, seuls au monde, les poètes et les artistes sont les révélateurs.
"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumière? car il est difficile aux vivants de voir ces choses.