" … Celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de ta tendresse m'ont ôté la douce vie."
"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il s'élança, le coeur ardent à la saisir; trois fois, elle s'évanouit dans ses mains, semblable à une ombre et à un songe.
"Alors, le coeur déchiré par une douleur aiguë, il lui dit:
"Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin que chez Hadès, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous rassasier de nos tristes pleurs?"
"Et la vénérable mère répondit:
"Hélas! mon enfant, tel est l'état des hommes quand ils sont morts: les nerfs sont privés de chair et d'os, la force du feu les consume aussitôt que 'esprit abandonne les os blancs, et l'âme, comme un songe, flotte, envolée …"
Paroles infiniment douces et toutes trempées du lait de la tendresse humaine! Elles ont été trouvées par un très vieux chanteur qui vivait au bord de la mer "violette", dans un temps où les hommes n'avaient pas encore appris à monter à cheval ni à faire bouillir les viandes. Ce chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptées; les seuls autels des dieux qu'il connût étaient des stèles grossières dans un bois sacré. Il était sans cesse occupé du soin de pourvoir à sa subsistance. Parmi des hommes qui ne pensaient qu'à manger et à faire la guerre pour voler des femmes et des trépieds d'airain, il menait une vie plus misérable que celle d'un ménétrier de quelque village d'Auvergne. Pourtant, il trouva en son âme rude et neuve des accents qui retentiront à tout jamais dans les coeurs généreux:
"Mon enfant, celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de ta tendresse m'on ôté la douce vie."
Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se montra déjà Hellène par le sentiment de la beauté, qui est la seule chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute de l'homme.
Je ferme le vieux recueil des aèdes ioniens et j'ouvre le fenêtre de la chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trépassés. Tout à l'heure, j'étais avec l'antique Ulysse, et j'avais à peine changé de monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nékyia de l'homéride aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se ressemblent par leur simplicité. Ces légendes immémoriales des trépassés sont restées peu chrétiennes dans la chrétienne Bretagne. La croyance à la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'épopée homérique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellène primitif, les morts traînent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient également que, si les corps ne sont pas rendus à la terre maternelle, les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur donne la sépulture. L'ombre d'Elpénor demande un tombeau à Ulysse; les naufragés de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes des pêcheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellénique, les morts ont une terre à eux, séparée de la nôtre par l'Océan, une île brumeuse qu'ils habitent en foule. Là, l'île des Cimmériens; ici, plus rapprochée du rivage, l'île sainte des Sept-Sommeils. Les tombes revêtent la même forme dans la Grêce héroïque et chez les Celtes (1).