Que dis-je? j'ai vu à Carnac le tombeau d'Elpénor. Seulement la rame y manquait, et les archéologues, en le fouillant, ont enlevé les armes et les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'élève sur le rivage, "au bord de la blanche mer".

Mais l'hôtesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette dorée brille sur la table, et l'odeur du mouton parfumé de thym emplit la chambre. Je laisse là mon Homère et mes rêveries. N'allez pas croire au moins que les Celtes étaient des Pélasges et qu'on parlait grec à Quimper comme à Mycènes.

(1) Dans son livre si méthodique et si profond sur "la religion des gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement établi, ce semble, que les peuples à dolmens n'étaient point des celtes. Mais il ne saurait être question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue très générale du culte des morts sur la terre de Bretagne, où plusieurs races humaines se sont superposées. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait à ce sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours de leur développement, des éléments nouveaux qui les rajeunissent et les transforment, mais sans qu'elles se débarrassent jamais complètement de leur passé … "Ces observations trouvent particulièrement leur application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose de plusieurs couches successives et diverses de conquérants et d'immigrants, de complexion religieuse différente, ayant eu chacun leurs divinités particulières qu'ils ont dû tenter d'introduire dans le culte national, ou à ce défaut, qu'ils ont dû conserver à titre de culte familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215).

De Carnac (Morbihan), le 4 août.

Du haut du tertre funéraire, consacré à saint Michel, on découvre deux plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant, l'Océan s'étend jusqu'à l'arc azuré de l'horizon. A gauche, fuient les noirs rivages de Locmariaker, où dort, depuis des siècles innombrables, un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, où Abélard fut menacé de mort par des moines ignorants, qui haïssaient la musique et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'île de Quiberon s'avance dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand brise-lames.

Mais, en tournant sur vous-même de manière à mettre Quiberon à votre gauche, vous voyez la lande s'étendre jusqu'aux bois de pins qui tracent au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la bruyère colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est Carnac, le Lieu-des-Pierres.

Une armée de menhirs s'y tient en ordre régulier. Devant vous se dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus à droite ceux de Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce côté les pierres de Kerlescan. Deux mille de ces géants informes sont encore ou debout ou couchés à leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix mille.

Quels bras les ont plantés dans la lande? On ne sait. On ignore leur âge et leur destination. Ils semblent, dans leur majesté grossière, garder le muet souvenir de races depuis longtemps éteintes, et ils ont je ne sais quoi de funèbre, qui fait songer à des hommes très rudes, à des chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids énorme. Pourtant, en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouvé qui révélât des sépultures.

M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui plantait une pierre en commémoration de chaque fait dont il voulait garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre où ces hommes écrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances, les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creusés, et les généalogies des chefs.

Les habitants de Carnac attribuent à ces pierres une origine très différente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint Cornély fut poursuivi dans la lande par une armée de païens. Les païens, comme on sait, étaient des géants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand péril. Mais, ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mécréants, et, étendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornély".