Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'ouïe. Parfois, il voyait un cierge allumé et, quand il revenait la nuit à la maison, le flambeau marchait à son côté, sans que le vent agitât la flamme. Par un soir d'été, comme il menait ses boeufs boire à a fontaine, il vit un belle dame, vêtue d'une robe d'une éclatante blancheur. Cette dame revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange.

Un jour, elle lui dit:

"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mère de Marie. Dites à votre recteur que, dans la pièce appelée le Bocenno, il y a eu autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en mon nom. C'était la première de tout le pays, et il y a neuf cent vingt-quatre ans et six mois qu'elle a été ruinée. Je désire qu'elle soit rebâtie au plus tôt et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y sois honorée."

Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui Jeanne d'Arc, après lui le maréchal-ferrant de Salon, qui fut conduit à Louis XIV, et plus récemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des hallucinations semblables et reçurent d'un personnage céleste une mission particulière. Comme Jeanne, comme le maréchal-ferrant, comme Martin, le fermier de Keranna résista d'abord à la voix du ciel, alléguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tâche. Mais la dame de la fontaine insista; sa parole devint plus impérieuse. Les prodiges se multiplièrent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies d'étoiles. Quand on étudie d'un peu plus près les hallucinés qui crurent avoir une mission, on est frappé de la similitude, je dirais même de l'identité de leur état psychique et des actes qui en résultèrent. Nicolazic, obsédé par une idée fixe, alla trouver le recteur de Pluneret, qui le reçut fort mal et le renvoya rudement à son seigle et à ses bêtes. Le visionnaire ne se laissa pas décourager et il finit par triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic était un homme simple, ne sachant ni lire ni écrire et ne parlant que le breton.

Il est aussi impossible de douter de sa sincérité que de celle de Jeanne d'Arc, du maréchal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est probable qu'il fut aidé dans son entreprise par des gens habiles et avisés. Je n'ai pas eu le loisir d'étudier son histoire d'après les textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes, dont la manière édifiante et béate exclut toute critique. Mais il me semble bien voir que le pauvre homme était conduit à son insu par M. de Kerlogen. Ce seigneur avait déjà donné le terrain sur lequel devait s'élever la chapelle. On devin l'intérêt qui poussait alors les catholiques bretons à susciter des voyants et à faire éclater des prodiges. Les progrès de la réforme les avaient effrayés et leurs craintes étaient vives encore. On était en 1625. En ce moment même, Soubise, qui avait reçu de l'armée calviniste de la Rochelle le commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les armes et capturait une escadre royale à l'embouchure du Blavet. Il fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du bon Nicolazic avaient éclaté à propos. On en profita.

Nous disions tout à l'heure que les voyants qui reçoivent mission d'un ange ou d'un saint procèdent tous exactement de même. Tous donnent un signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher à Notre-Dame de Fierbois une épée marquée de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on conta depuis que cette arme était scellée dans le mur de l'église.

Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un fossé, gratta la terre et en tira une statue de bois représentant sainte Anne. Le lieu où cette image fut trouvée se nommait Ker-Anna, et il est possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une chapelle consacrée à la mère de la Vierge. Mais que cette chapelle eût été ruinée depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe siècle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images. Et, si cette dame blanche était sainte Anne elle-même, il faut bien admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette difficulté n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon.

Sainte Anne tant glorifiée dans Auray et dont l'image porte cette couronne fermée que l'art religieux n'avait posée jusqu'ici que sur le front de Marie, saine Anne n'a pas de légende. L'Évangile ne la nomme même pas. Saint Épiphane, le premier, je crois, parle de sa longue stérilité qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fête des Tabernacles, le prêtre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa maison de Nazareth quand, déjà sur le retour, elle enfanta Marie.

Les pèlerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous êtes blanche, un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel:

—Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore,
Ayez pitié de ma stérilité!
Depuis vingt ans elle me déshonore,
Couronnez-la par la fécondité.
Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche,
De vous offrir le fruit de notre couche.