Apollodore nia avec vivacité qu'il en fût ainsi.

—Des Grecs qui judaïsent, dit-il, vous n'en trouverez que dans la lie du peuple et parmi les Barbares errant dans la Grèce comme des brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du Bègue aient séduit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire qu'on trouve dans des livres hébreux les idées de Platon sur la providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu'ils s'efforcent de répandre.

—C'est un fait, répondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu unique, invisible, tout-puissant, créateur du monde. Mais il s'en faut qu'ils l'adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l'ennemi de tout ce qui n'est pas juif et qu'il ne peut souffrir dans son temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de César ni ses propres images. Ils traitent d'impies ceux qui, avec des matières périssables, se fabriquent un dieu à la ressemblance de l'homme. Que ce dieu ne puisse être exprimé par le marbre ni l'airain, on en donne diverses raisons dont quelques-unes, je l'avoue, sont bonnes et conformes à l'idée que nous nous faisons de la divine providence. Mais que penser, ô cher Apollodore, d'un dieu assez ennemi de la république pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que penser d'un dieu qui s'offense des honneurs rendus à d'autres dieux? Et que penser d'un peuple qui prête à ses dieux de pareils sentiments? Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu'à croire qu'ils possèdent de Dieu une pleine et entière connaissance, à laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher.

»Vous le savez, chers amis, ce n'est pas assez de souffrir toutes les religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes, qu'elles sont égales entre elles par la bonne foi de ceux qui les professent, que semblables à des traits lancés de points différents vers un même but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule, cette religion qui ne souffre qu'elle, ne saurait être tolérée. Si on la laissait croître, elle dévorerait toutes les autres. Que dis-je? une religion si farouche n'est pas une religion, mais plutôt une abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le tranchant de ce lien sacré. C'est une impiété et la plus grande de toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage à la divinité que de l'adorer sous une forme particulière et de la vouer en même temps à l'exécration sous toutes les autres formes qu'elle revêt au regard des hommes?

»Quoi! sacrifiant à Jupiter qui porte un boisseau sur la tête, j'interdirais à un homme étranger de sacrifier à Jupiter dont la chevelure, semblable à la fleur d'hyacinthe, descend nue sur ses épaules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je serais! Non! non! l'homme religieux, lié aux dieux immortels, est également lié à tous les hommes par la religion qui embrasse la terre avec le ciel. Exécrable erreur des Juifs qui se croient pieux en n'adorant que leur Dieu!

—Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour dissimuler cette mutilation, ils sont obligés, quand ils vont aux bains publics, de renfermer dans un étui ce qu'on ne doit raisonnablement ni étaler avec ostentation ni cacher comme une ignominie. Car il est également ridicule à un homme de se faire orgueil ou honte de ce qu'il a de commun avec tous les hommes. Ce n'est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progrès des usages judéens dans l'Empire. Il n'est pas à craindre toutefois que les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n'est pas croyable que cet usage pénètre même chez les Barbares, qui pourtant en éprouveraient une moindre disgrâce, puisqu'ils sont, pour la plupart, assez absurdes pour imputer à déshonneur à un homme de se montrer nu devant ses semblables.

—J'y songe! s'écria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des matrones de l'Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle les oblige à mettre un caleçon, enviant à tout le monde jusqu'à la vue de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause qu'on les croira Juifs, soupçon outrageant, même pour un esclave.

Lucius Cassius reprit d'une âme irritée:

—J'ignore si la démence juive gagnera le monde entier. Mais c'est trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c'est trop qu'on la souffre dans l'Empire, c'est trop qu'on laisse subsister cette race fétide, descendue à toutes les hontes, absurde et sordide dans ses moeurs, impie et scélérate dans ses lois, en exécration aux dieux immortels. Le Syrien obscène corrompt la Ville de Rome. Cette humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons méprisé les anciens usages et les bonnes disciplines des ancêtres. Ces maîtres de la terre, qui nous l'ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui révère Mavors et les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L'Italie a répudié ses dieux indigètes et ses génies tutélaires. Elle est désormais ouverte de toutes parts aux superstitions étrangères et livrée sans défense à la foule impure des prêtres orientaux. Hélas! Rome n'a-t-elle conquis le monde que pour être conquise par les Juifs! Certes, les avertissements ne nous auront pas manqué. Les débordements du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la colère divine. Chaque jour nous apporte quelque présage funeste. La terre tremble, le soleil se voile, la foudre éclate dans un ciel pur. Les prodiges succèdent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres perchés au faîte du Capitole. Sur la rive étrusque, un boeuf a parlé. Des femmes ont enfanté des monstres; une voix lamentable s'est élevée au milieu des jeux du théâtre. La statue de la Victoire a lâché les rênes de son char.

—Les habitants des palais célestes, dit Marcus Lollius, ont d'étranges façons de se faire entendre. S'il veulent un peu plus de graisse et d'encens, qu'ils le disent clairement au lieu de s'exprimer par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues d'airain et les enfants à deux têtes. Reconnais aussi, Lucius, qu'ils ont trop beau jeu à nous présager des malheurs, puisque, selon le cours naturel des choses, il n'y a pas de jour qui n'amène une infortune privée ou publique.