Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux lois humaines les caractères de la véritable justice:
—Le châtiment du crime est de l'avoir commis. La peine que les lois y ajoutent est inégale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer équitablement.
Il avertit l'officier de la basilique qu'il se rendrait dans quelques instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis:
—A vrai dire, j'ai une raison particulière d'examiner cette affaire par mes yeux. Je ne dois négliger aucune occasion de surveiller ces Juifs de Kenchrées, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois, qu'il n'est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est troublée, ce sera par eux. Ce port, où viennent mouiller tous les navires de l'Orient, cache dans un amas confus de magasins et d'auberges une foule innombrable de voleurs, d'eunuques, de devins, de sorciers, de lépreux, de violateurs de sépulcres et d'homicides. C'est le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y vénère Isis, Eschmoun, la Vénus Phénicienne et le dieu des Juifs. Je suis effrayé de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutôt à la manière des poissons qu'à celle des hommes. Ils pullulent dans les rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers.
—Ils pullulent de même à Rome, chose plus effrayante, s'écria Lucius Cassius. C'est le crime du grand Pompée d'avoir introduit cette lèpre dans la Ville. Les prisonniers, amenés de Judée pour son triomphe et qu'il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des aïeux, ont peuplé de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs, dans ces faubourgs où afflue tout ce qu'il y a d'infamies et d'horreurs dans le monde, ils vivent des métiers les plus vils, déchargent les chalans venus d'Ostie, vendent des loques et des rogatons, échangent des allumettes contre des verres cassés. Leurs femmes vont dire l'avenir dans les maisons des riches; leurs enfants tendent la main aux passants dans les bosquets d'Egérie. Comme tu l'as dit, Gallion, ennemis du genre humain et d'eux-mêmes, ils fomentent sans cesse la sédition. Il y a quelques années, les partisans d'un certains Chrestus ou Cherestus, soulevèrent parmi les Juifs de sanglantes émeutes. La porta Portese fut mise à feu et à sang, et César, en dépit de sa longanimité, dut sévir. Il chassa de Rome les plus séditieux.
—Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter Kenchrées, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent encore et y exercent quelque humble métier. Ils tissent, je crois, les grossières étoffes de Cilicie. Je n'ai rien appris de remarquable sur les partisans de Chrestus. Quant à Chrestus lui-même, j'ignore ce qu'il est devenu et s'il vit encore.
—Je l'ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le saura jamais. Ces êtres vils ne parviennent pas même à la célébrité du crime. D'ailleurs, il y a tant d'esclaves du nom de Chrestus qu'il serait malaisé d'en discerner un dans cette multitude.
»Mais c'est peu que les Juifs soulèvent des tumultes dans ces bouges où leur nombre et leur infimité les dérobent à toute surveillance. Ils se répandent par la Ville, ils s'insinuent dans les familles et partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le compte des agitateurs qui les payent, et ces méprisables étrangers excitent les citoyens à se haïr entre eux. Nous avons trop longtemps souffert leur présence dans les assemblées populaires, et ce n'est pas d'aujourd'hui que les orateurs évitent de parler contre le sentiment de ces misérables, de peur des outrages. Entêtés à se soumettre à leur loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des adeptes parmi les Asiatiques et même parmi les Grecs. Et, chose à peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux Latins eux-mêmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers où toutes les boutiques sont fermées le jour de leur Sabbat. O honte de Rome! Et tandis qu'ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils vivent, leurs rois, admis dans le palais de César, pratiquent leurs superstitions avec insolence et donnent à tous les citoyens un exemple illustre et détestable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent l'Italie du venin oriental.
Annaeus Mela, qui avait voyagé par tout le monde romain, fit sentir à ses amis l'étendue du mal dont ils se plaignaient.
—Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n'y a point de ville grecque, il n'y a presque point de villes barbares où l'on ne cesse de travailler le septième jour, où l'on n'allume des lampes, où l'on ne célèbre des jeûnes à leur exemple, où l'on ne s'abstienne comme eux de manger la chair de certains animaux. »J'ai rencontré à Alexandrie un vieillard juif qui ne manquait pas d'intelligence et qui même était versé dans les lettres grecques. Il se réjouissait du progrès de sa religion dans l'Empire. «A mesure que les étrangers connaissent nos lois, m'a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s'y soumettent volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur le continent et les habitants des îles, les nations occidentales et orientales, l'Europe et l'Asie.» Ce vieillard parlait peut-être avec quelque exagération. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux croyances des Juifs.