Apollodore demanda:

—Qui donc, alors, selon toi, ô Gallion, héritera la foudre qui ébranle le monde?

—Bien qu'il semble audacieux de répondre à cette question, je crois pouvoir le faire, répondit Gallion, et nommer le successeur de Jupiter.

Comme il prononçait ces mots, un officier de la basilique, chargé d'appeler les causes, se présenta devant lui et l'avertit que des plaideurs l'attendaient au tribunal.

Le proconsul demanda si l'affaire était de grande importance.

—C'est une affaire très petite, ô Gallion, répondit l'officier de la basilique. Un homme du port de Kenchrées vient de traîner un étranger devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d'humble condition. Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque grossière superstition, comme c'est l'habitude des Syriens. Voici la minute de leur plainte. C'est du punique pour le greffier qui l'a écrite.

»Le plaignant te représente, ô Gallion, qu'il est chef de l'assemblée des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande justice contre un homme de Tarse, qui, établi nouvellement à Kenchrées, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la loi juive. «C'est un scandale et une abomination, que tu feras cesser», dit le plaignant. Et il réclame l'intégrité des privilèges appartenant aux enfants d'Israël. Le défendeur revendique pour tous ceux qui croient à ce qu'il enseigne leur adoption et leur incorporation dans la famille d'un homme nommé Abrahamus et il menace le plaignant de la colère divine. Tu vois, ô Gallion, que cette cause est petite et obscure. Il t'appartient de décider si tu la retiens pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat.

Les amis du proconsul lui conseillèrent de ne point se déranger pour une si méchante affaire.

—Je me fais un devoir, leur répondit-il, de suivre à cet égard les règles tracées par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les grandes causes qu'il importe que je juge moi-même; mais aussi les petites quand la jurisprudence n'en est pas fixée. Certaines affaires minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par leur fréquence. Il convient que j'en juge moi-même une de chaque sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi.

—Il faut te louer, ô Gallion, dit Lollius, du zèle que tu mets à remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je doute qu'il te soit agréable de rendre la justice. Ce que les hommes décorent de ce nom n'est, en réalité, qu'un ministère de basse prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la colère et de la peur.