Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels ou du moins que leur empire sur le monde dût s'exercer éternellement.

Il en donna ses raisons:

—Le règne de Jupiter a commencé, dit-il, après l'âge d'or. Nous savons, par des traditions que des poètes nous ont conservées, que le fils de Saturne a succédé à son père dans le gouvernement du monde. Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de supposer qu'une chose limitée par un côté peut être d'un autre côté illimitée. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie, ce qui serait absurde. Tout ce qui présente un point extrême est mesurable à partir de ce point et ne saurait cesser d'être mesurable sur aucun point de son étendue, à moins de changer de nature, et c'est le propre de ce qui est mesurable d'être compris entre deux points extrêmes. Nous devons donc tenir pour certain que le règne de Jupiter finira comme a fini le règne de Saturne. Ainsi que l'a dit Eschyle:

Jupiter est soumis à la Nécessité. Il ne peut échapper à ce qui est fatal.

Gallion pensait de même, pour des raisons tirées de l'observation de la nature.

—J'estime comme toi, ô mon Apollodore, que les règnes des dieux ne sont pas immortels; et l'observation des phénomènes célestes m'incline à cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets à la corruption, et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes, s'écroulent sous le poids des siècles. J'ai vu des pierres tombées des régions de l'air. Elles étaient noires et toutes rongées par le feu. Elles nous apportaient le témoignage certain d'une conflagration céleste.

»Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inaltérables que leurs maisons. S'il est vrai, comme l'enseigne Homère, que les dieux, habitants de l'Olympe, ensemencent les flancs des déesses et des mortelles, c'est donc qu'ils ne sont pas eux-mêmes immortels, bien que leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est manifeste, par là, que le destin les soumet à la nécessité de transmettre une existence qu'ils ne sauraient garder toujours.

—En effet, dit Lollius, on ne conçoit guère que des immortels produisent des enfants à la manière des hommes et des animaux, ni même qu'ils possèdent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux sont peut-être un mensonge des poètes.

Apollodore soutint de nouveau, par des raisons déliées, que le règne de Jupiter finirait un jour. Et il annonça qu'au fils de Saturne succéderait Prométhée.

—Prométhée, répliqua Gallion, fut délivré par Hercule avec le consentement de Jupiter, et il jouit dans l'Olympe de la félicité due à sa prévoyance et à son amour des hommes. Rien ne changera plus ses destins heureux.