En réponse à cette question, Annaeus Mela promit l'immortalité aux héros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes.
—Il n'est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les envieux aient une âme immortelle. Un semblable privilège pourrait-il appartenir à des êtres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas. Ce serait offenser la majesté des dieux que de croire qu'ils ont destiné à l'immortalité le rustre qui ne connaît que ses chèvres et ses fromages, et l'affranchi, plus riche que Crésus, qui n'eut d'autres soins au monde que de vérifier les comptes de ses intendants. Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d'une âme? Quelle figure feraient-ils parmi les héros et les sages, dans les prairies élyséennes? Ces malheureux, semblables à tant d'autres sur la terre, ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte. Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les âmes vulgaires s'éteignent à la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre globe et se dissipent dans les couches épaisses de l'air. La vertu seule, en égalant l'homme aux dieux, le fait participer à leur immortalité. Ainsi que l'a dit un poète:
Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l'illustre vertu. Vis en héros et les destins ne t'entraîneront point dans le fleuve cruel de l'oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t'ouvrira le chemin du ciel.
»Connaissons notre condition. Nous devons tous périr et périr tout entiers. L'homme d'une vertu éclatante n'échappe au sort commun qu'en devenant dieu et en se faisant admettre dans l'Olympe parmi les Héros et les Dieux.
—Mais il n'a pas connaissance de sa propre apothéose, dit Marcus Lollius. Il n'existe pas sur la terre un esclave, il n'existe pas un barbare qui ne sache qu'Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait pas. Aussi nos Césars s'acheminent-ils à regret vers les constellations et nous voyons aujourd'hui Claudius approcher en pâlissant de ces pâles honneurs.
Gallion secoua la tête:
—Le poète Euripide a dit:
Nous aimons cette vie qui se montre à nous sur la terre parce que nous n'en connaissons point d'autre.
Tout ce qu'on rapporte des morts est incertain, mêlé de fables et de mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent à une immortalité dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu'ils l'obtiennent par leur propre effort et non point comme une récompense décernée par les dieux. De quel droit les dieux immortels abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu'à le récompenser? Le véritable salaire du bien est de l'avoir fait et il n'y a hors de la vertu aucun prix digne d'elle. Laissons aux âmes vulgaires, pour soutenir leurs vils courages, la crainte du châtiment et l'espoir de la récompense. N'aimons dans la vertu que la vertu elle-même. Gallion, si ce que les poètes content des enfers est véritable, si après ta mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: «Minos ne me jugera pas. Mes actions m'ont jugé.»
—Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils aux hommes l'immortalité dont ils ne jouissent pas eux-mêmes?