»J'aurais encore plusieurs observations à faire sur ton dieu, Gallion, et à te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son frottement perpétuel avec la matière, il ne s'use comme une meule s'use à la longue à moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient être résolues promptement et le temps est cher à un proconsul. Permets-moi du moins de te dire que tu n'as pas raison de croire que le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il s'est privé d'intelligence après avoir tout compris, de volonté après avoir tout voulu, de puissance après avoir pu tout faire. Et ce fut là encore, de sa part, une faute très grave. Car il s'ôta de la sorte les moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi, j'incline à croire que le dieu est en réalité, non celui que tu dis, mais bien la matière qu'il a trouvée un jour et que nos Grecs appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu'elle est inerte. Elle se meut sans cesse, et sa perpétuelle agitation entretient la vie dans l'univers.

Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant écouté ce discours avec un peu d'impatience, Gallion se défendit d'être tombé dans les erreurs et les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne réfuta pas victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu'il n'avait pas l'esprit très subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s'intéressait qu'aux vérités utiles.

—Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n'est autre chose que la nature. La nature et lui ne font qu'un. Dieu et Nature sont les deux noms d'un seul être, comme Novatus et Gallion désignent un même homme. Dieu, si tu préfères, c'est la raison divine mêlée au monde. Et ne crains pas qu'il s'y use, car sa substance ténue participe du feu qui consume toute matière et demeure inaltérable.

»Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des idées mal habituées à se rencontrer les unes avec les autres, ne me le reproche pas, ô cher Apollodore, et loue-moi plutôt de ce que j'admets quelques contradictions dans ma pensée. Si je n'étais pas conciliant avec mes propres idées, si j'accordais à un seul système une préférence exclusive, je ne saurais plus tolérer la liberté des opinions, et l'ayant détruite en moi, je ne la supporterais pas volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu'on doit à toute doctrine établie ou professée par un homme sincère. Aux dieux ne plaise que je voie mon sentiment prévaloir à l'exclusion de tout autre et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un tableau, très chers amis, de l'état des moeurs, si des hommes en assez grand nombre croyaient fermement posséder la vérité et si, par impossible, ils s'entendaient sur cette vérité. Une piété trop étroite, chez les Athéniens, pourtant pleins de sagesse et d'incertitude, a causé l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate. Que serait-ce si des millions d'hommes étaient asservis à une idée unique sur la nature des dieux? Le génie des Grecs et la prudence de nos ancêtres ont fait une part au doute et permis d'adorer Jupiter sous divers noms. Que dans l'univers malade une secte puissante vienne à proclamer que Jupiter n'a qu'un seul nom, aussitôt le sang coulera par toute la terre et ce ne sera pas un seul Caïus alors dont la folie menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte seront des Caïus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom. Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour ce qui leur semble excellent et véritable. Aussi convient-il de fonder l'ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à l'établir sur le consentement de tous à une même croyance. On n'obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s'efforçant de l'obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En effet, la vérité la plus éclatante n'est qu'un vain bruit de mots pour les hommes auxquels on l'impose. Tu m'obliges à penser une chose que tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette manière non pas quelque chose d'intelligible, mais quelque chose d'incompréhensible. Et je suis plus près de toi en croyant une chose différente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage de notre raison et avons tous deux l'intelligence de notre propre croyance.

—Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s'uniront jamais pour étouffer toutes les doctrines au profit d'une seule. Et quant au vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms ou qu'il n'en a qu'un?

Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole:

—Prends garde, ô Gallion, que l'existence de Dieu, telle que tu l'exposes, ne soit contraire aux croyances des aïeux. Il n'importe guère, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles d'Apollodore. Mais il faut songer à la patrie. Rome doit à sa religion ses vertus et sa puissance. Détruire nos dieux, c'est nous détruire nous-mêmes.

—Ne crains pas, ami, répliqua vivement Gallion, ne crains pas que je nie d'une âme insolente les célestes protecteurs de l'Empire. La divinité unique, ô Lucius, que connaissent les philosophes, contient en elle tous les dieux comme l'humanité contient tous les hommes. Les dieux dont le culte a été institué par la sagesse de nos aïeux, Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les plus augustes de la providence universelle, et les parties n'existent pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie, ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses sacrées.

Personne ne fit mine de combattre ces idées. Et Lollius, ramenant la conversation à son premier sujet:

—Nous cherchions à percer l'avenir. Quels sont, selon vous, amis, les destinées de l'homme après la mort?