—Tu m'as persuadé, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme qui vend des gâteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a vu le dieu Typhon, ayant d'un âne la tête velue et le ventre formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte, inondée d'une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-même comment, à l'exemple d'Antiope, elle avait été visitée par un immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu'il a pissé sur une marchande de gâteaux.

—En dépit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l'existence des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu'ils ont la forme humaine, puisque c'est sous cette forme qu'ils se montrent toujours à nous, soit que nous dormions, soit que nous nous tenions éveillés.

—Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux.

—O cher Apollodore, s'écria Lollius, tu oublies que Diane fut honorée d'abord sous la forme d'un arbre et que de grands dieux ont l'apparence d'une pierre brute. Cybèle est représentée non pas avec deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour garder la forme humaine, il s'est mis en boule; c'est un dieu rond.

Annaeus Mela blâma avec indulgence ces railleries académiques.

—Il ne faut pas prendre à la lettre, dit-il, tout ce qu'on rapporte des dieux. Le vulgaire appelle le blé Cérès, le vin Bacchus. Mais où trouverait-on un homme assez fou pour croire qu'il boit et mange un dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui est la nature entière.

Le proconsul approuva les paroles de son frère et, prenant un grave langage, définit les caractères de la divinité.

—Dieu est l'âme du monde, répandue dans toutes les parties de l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette âme, flamme artisane, pénétrant la matière inerte, a formé le monde. Elle le dirige et le conserve. La divinité, cause active, est essentiellement bonne. La matière dont elle fit usage, inerte et passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n'en a pu changer la nature. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le monde. Nos âmes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles doivent s'absorber un jour. Par conséquent Dieu est en nous et il habite particulièrement dans l'homme vertueux dont l'âme n'est pas obstruée par l'épaisse matière. Ce sage en qui Dieu réside est l'égal de Dieu. Il doit, non l'implorer, mais le contenir. Et quelle folie de prier Dieu! Quelle impiété que de lui adresser nos voeux! C'est croire qu'il est possible d'éclairer son intelligence, de changer son coeur et de l'induire à se corriger. C'est méconnaître la nécessité qui gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux: le Destin c'est lui. Ses volontés sont des lois qu'il subit comme nous. Il ordonne une fois, il obéit toujours. Libre et puissant dans sa soumission, c'est à lui-même qu'il obéit. Tous les événements du monde sont le déroulement de ses intentions premières et souveraines. Contre lui-même son impuissance est infinie.

Les auditeurs de Gallion l'applaudirent. Mais Apollodore demanda licence de faire quelques objections:

—Tu as raison de croire, ô Gallion, que Jupiter est soumis à la Nécessité, et j'estime comme toi que la Nécessité est la première des déesses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout par son étendue et sa durée, eut plus de bon vouloir que de bonheur quand il fit le monde, puisqu'il ne trouva pour le pétrir qu'une substance ingrate et rebelle, et que la matière trahit l'ouvrier. Je ne puis m'empêcher de plaindre sa disgrâce. Les potiers d'Athènes sont plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine et plastique qui prend aisément et garde les contours qu'ils lui donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d'une forme plaisante. Elles s'arrondissent avec grâce, et le peintre y trace aisément des figures agréables à voir, telles que le vieux Silène sur son âne, la toilette d'Aphrodite et les chastes Amazones. En y songeant, ô Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que les potiers d'Athènes, c'est qu'il manqua de sagesse et ne fut point un bon artisan. La matière qu'il trouva n'était pas excellente. Elle n'était pas dénuée pourtant de toutes propriétés utiles, tu l'as reconnu toi-même. Il n'y a pas de choses absolument bonnes ni de choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage; elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine à planter des oliviers dans l'argile qui sert à façonner les amphores. L'arbre de Pallas ne croîtrait pas dans cette terre fine et pure, dont on fait les beaux vases que nos athlètes vainqueurs reçoivent en rougissant de pudeur et d'orgueil. A ce qu'il me semble, lorsqu'il forma le monde d'une matière qui n'y était pas toute propre, ton dieu, ô Gallion, s'est rendu coupable d'une faute pareille à celle que commettrait un vigneron de Mégare en plantant un arbre dans de la terre à modeler, ou quelque artisan du Céramique, s'il prenait, pour en fabriquer des amphores, la glèbe pierreuse qui nourrit les grappes blondes. Ton dieu a fait l'univers. Sûrement c'est une autre chose qu'il devait faire, pour employer convenablement ses matériaux. Puisque la substance, comme tu le prétends, lui fut rebelle par son inertie ou par quelque autre qualité mauvaise, devait-il s'obstiner à lui donner un emploi qu'elle ne pouvait tenir, et tailler imprudemment, comme on dit, son arc dans un cyprès? L'industrie n'est pas de faire beaucoup, c'est de bien faire. Que ne s'est-il borné à construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par exemple, un moucheron, une goutte d'eau!