—C'est donc, répondit Mêla, que j'ai donné de l'argent à une sorte d'homme à qui l'argent était très convenable.
Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suçant ses pouces, riait de voir un caillou étinceler au soleil.
—Au reste, poursuivit Méla, tu dois reconnaître, ô Apollodore, que la façon dont Posocharès fait l'amour n'est pas de toutes la moins philosophique. Ce chien est plus sage assurément que nos jeunes débauchés du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les larmes, avec des langueurs et des fureurs…
Comme il parlait, une rauque clameur s'éleva dans le prétoire et vint étourdir les oreilles du Grec et des trois Romains.
—Par Pollux! s'écria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements vient jusqu'à nous, à travers les portes, une odeur de sueur et d'oignon.
—Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posocharès était un philosophe et non un chien, loin de sacrifier à la Vénus des carrefours, il fuirait la race entière des femmes et s'attacherait uniquement à un jeune garçon dont il ne contemplerait la beauté extérieure que comme l'expression d'une beauté intérieure plus noble et plus précieuse.
—L'amour, reprit Méla, est une passion abjecte. Il trouble les conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées les plus hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sensé. Ainsi que le poète Euripide nous l'enseigne….
Méla n'acheva pas. Précédé des licteurs qui écartaient la foule, le proconsul sortit de la basilique et s'approcha de ses amis.
—Je n'ai pas été longtemps séparé de vous, dit-il. La cause que j'étais appelé à juger était aussi mince que possible et très ridicule. En entrant dans le prétoire, je le trouvai envahi par une troupe bigarrée de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de Kenkhrées, dans des boutiques sordides, des tapis, des étoffes et de menus joyaux d'or et d'argent. Ils remplissaient l'air de glapissements aigus et d'une farouche odeur de bouc. J'eus du mal à saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour comprendre que l'un de ces Juifs, nommé Sosthène, qui se disait le chef de la synagogue, accusait d'impiété un autre Juif, celui-là fort laid, bancroche et chassieux, nommé Paul ou Saul, originaire de Tarse, qui exerce depuis quelque temps à Corinthe son métier de tapissier et s'est associé à des Juifs expulsés de Rome pour fabriquer des toiles de tente et ces vêtements ciliciens de poil de chèvre. Ils parlaient tous à la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce Sosthène faisait un crime à ce Paul d'être venu dans la maison où les Juifs de Corinthe ont coutume de s'assembler chaque samedi, et d'y avoir pris la parole pour séduire ses coreligionnaires et leur persuader de servir leur dieu d'une manière contraire à leur loi. Je n'ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non sans peine, je leur dis que, s'ils étaient venus se plaindre à moi de quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je les aurais écoutés patiemment, et avec toute l'attention nécessaire; mais que, puisqu'il s'agissait uniquement d'une querelle de mots et d'un différend sur les termes de leur loi, ce n'était pas mon affaire et que je ne pouvais pas être juge dans une cause de cette espèce. Puis je les congédiai sur ces mots: «Videz vos querelles entre vous comme vous l'entendrez.»
—Et qu'ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de bonne grâce à un arrêt si sage?