—Il n'est pas dans la nature des brutes, répondit le proconsul, de goûter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrêt par d'aigres murmures dont je n'ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai laissés criant et se débattant au pied du tribunal. A ce que j'ai cru voir, c'est le plaignant qui reçut le plus de coups. Si mes licteurs n'y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont très ignares et, comme la plupart des ignorants, n'ayant pas la faculté de soutenir par des raisons la vérité de ce qu'ils croient, ils ne savent disputer qu'à coups de pied et à coups de poing.
»Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nommé Paul, semblent particulièrement habiles à cette sorte de controverse. Dieux bons! comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en l'accablant d'une grêle de coups et en l'écrasant sous leurs talons! D'ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosthène, s'ils avaient été les plus forts, n'eussent traité Paul comme les amis de Paul ont traité Sosthène.
Méla félicita le proconsul.
—Tu fis bien, ô mon frère, de renvoyer dos à dos ces misérables plaideurs.
—Pouvais-je agir autrement? répliqua Gallion. Comment aurais-je jugé entre ce Sosthène et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi extravagants l'un que l'autre?…. Si je les traite avec mépris, ne croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu'ils sont faibles et pauvres, parce que Sosthène sent le poisson salé et parce que Paul s'est usé les doigts et l'esprit à tisser des tapis et des toiles de tente. Non! Philémon et Baucis étaient pauvres et ils étaient dignes des plus grands honneurs. Les dieux ne refusèrent point de s'asseoir à leur table frugale. La sagesse élève un esclave au-dessus de son maître. Que dis-je? un esclave vertueux est supérieur aux dieux. S'il les égale en sagesse, il les surpasse par la beauté de l'effort. Ces Juifs ne sont méprisables que parce qu'ils sont grossiers et que nulle image de la divinité ne brille en eux.
A ces mots, Marcus Lollius sourit:
—Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent guère les Syriens qui vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les prostituées.
—Les Barbares eux-mêmes, reprit le proconsul, ont quelque connaissance des dieux. Sans parler des Égyptiens qui, dans les temps antiques, furent des hommes pleins de piété, il n'est pas de peuple, dans la riche Asie, qui n'ait su rendre un culte soit à Jupiter, soit à Diane, à Vulcain, à Junon ou à la mère des Aenéades. Ils donnent à ces divinités des noms étranges, des formes confuses et leur offrent parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance. Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce Paul, que les Syriens nomment également Saul, est aussi superstitieux que les autres et aussi obstiné dans ses erreurs; je ne sais quelle obscure idée il se fait des dieux immortels et, à vrai dire, je ne suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne savent rien? C'est, à proprement parler, s'instruire dans l'ignorance. D'après quelques propos confus qu'il a tenus devant moi, en réponse à son accusateur, j'ai cru comprendre qu'il se sépare des prêtres de sa nation, qu'il répudie la religion des Juifs et qu'il adore Orphée sous un nom étranger, que je n'ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer, c'est qu'il parle avec respect d'un dieu, ou plutôt d'un héros qui serait descendu dans les enfers et remonté au jour après avoir erré parmi les pâles ombres des morts. Peut-être a-t-il voué un culte à Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu'il adore Adonis, car il m'a semblé entendre qu'à l'exemple des femmes de Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d'un dieu.
»Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la terre d'Asie. Les courtisanes syriennes en ont apporté plusieurs à Rome et ces célestes adolescents plaisent plus qu'il ne conviendrait aux femmes honnêtes. Nos matrones ne rougissent pas de célébrer en secret leurs mystères. Ma Julie, si prudente et si réservée, m'a plusieurs fois demandé ce qu'il fallait en croire. «Quel dieu, lui ai-je répondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plaît aux hommages furtifs d'une femme mariée! Une femme ne doit avoir d'autres amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers amis?»
—Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne vénère-t-il pas plutôt Typhon, que les Égyptiens nomment Séthus? On dit qu'un dieu à tête d'âne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne peut être que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de Kenkhrées entretiennent un commerce secret avec l'Immortel qui, au rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gâteaux d'une urine céleste.