—Je ne sais, reprit Gallion. On dit, à la vérité, que plusieurs Syriens s'assemblent pour célébrer en secret le culte d'un dieu à tête d'âne. Et il se peut que Paul soit de ceux-là. Mais qu'importé l'Adonis, le Mercure, l'Orphée ou le Typhon de ce Juif! Il ne régnera jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces marchands sordides qui, dans les ports de mer, dépouillent les marins. Tout au plus pourra-t-il conquérir, dans les faubourgs des grandes villes, quelques poignées d'esclaves.

—Eh! eh! s'écria Marcus Lollius en éclatant de rire, voyez-vous ce hideux Paul fondant une religion d'esclaves? Par Castor! ce serait une merveilleuse nouveauté. Si d'aventure le dieu des esclaves (Jupiter détourne ce présage!) escaladait l'Olympe et en chassait les dieux de l'Empire, que ferait-il à son tour? Comment exercerait-il sa puissance sur le monde étonné? Je serais curieux de le voir à l'ouvrage. Sans doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l'année. Il ouvrirait aux gladiateurs la carrière des honneurs, établirait les prostituées de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-être, de quelque misérable bourgade de Syrie la capitale du monde.

Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne l'eût arrêté.

—Marcus, n'espère pas voir ces merveilleuses nouveautés, dit-il. Bien que les hommes soient capables de grandes folies, ce n'est pas un petit tapissier juif qui saurait les séduire avec son mauvais grec et ses contes d'un Orphée syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que fomenter des révoltes et des guerres serviles, qui seraient vite étouffées dans le sang, et il périrait bientôt lui-même avec ses adorateurs, dans un amphithéâtre, sous la dent des bêtes féroces, aux applaudissements du peuple romain.

»Laissons Paul et Sosthène. Leur pensée ne nous serait d'aucun secours dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaître l'avenir que les dieux nous réservent, non à vous, mes chers amis, et à moi en particulier (car nous sommes disposés à souffrir tout ce qui sera), mais à la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et la charité. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupières enflammées, qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du dieu qui détrônera Jupiter.

Gallion interrompit son discours pour congédier les licteurs qui se tenaient rangés immobiles devant lui, les faisceaux à l'épaule.

—Nous n'avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l'univers n'en plus connaître d'autres! Si vous n'êtes point fatigués, allons, mes amis, vers la fontaine Pirène. Nous trouverons à mi-chemin un antique figuier sous lequel Médée trahie médita, dit-on, sa vengeance cruelle. Les Corinthiens vénèrent cet arbre en mémoire de cette reine jalouse et y suspendent des tablettes votives: car Médée ne leur a fait que du bien. Il a plongé dans la terre des branches qui y ont jeté des racines et se couronne encore d'un épais feuillage. Assis à son ombre, nous y attendrons, en conversant, l'heure du bain.

Les enfants, lassés de poursuivre Stéphanas, jouaient aux osselets sur le bord du chemin. L'apôtre marchait à grands pas, quand il rencontra, près du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de Kenkhrées pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue. C'étaient des amis de Sosthène. Ils étaient fort irrités contre le Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi. Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveuglés de sang, ils crurent le reconnaître, et l'un d'eux lui demanda, en lui tirant la barbe, s'il n'était pas Stéphanas, compagnon de Paul.

Il répondit avec orgueil:

—Vous voyez celui-là!