»—Jette les yeux sur mes frères, lui dit-il à peu près. Peux-tu, tant qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversité de leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs par ses talents. Méla les a dédaignés par sa sagesse. Jouis de la considération de l'un, de la tranquillité de l'autre, de l'amour de tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frères. Gallion recherche les dignités pour t'en faire un ornement. Méla embrasse une vie douce et paisible pour se consacrer à toi.
»Enfant sous le principat de Néron, Tacite n'avait point connu les Sénèques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps, couraient sur eux. Il dit que, si Méla s'éloignait des honneurs, c'était par raffinement d'ambition et pour égaler, simple chevalier romain, le crédit des consulaires. Après avoir administré lui-même les grands domaines qu'il possédait en Bétique, Méla vint à Rome et se fit nommer administrateur des biens de Néron. On en conclut qu'il était habile en affaires, et même on le soupçonna de n'être pas aussi désintéressé qu'il voulait le paraître. C'est possible. Les Sénèques, qui affichaient le mépris des richesses, en possédaient d'immenses, et l'on a grand'peine à croire le précepteur de Néron quand il se représente fidèle, au milieu du luxe des meubles et des jardins, à sa chère pauvreté. Pourtant les trois fils d'Helvia n'étaient pas des âmes communes. Méla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le poète. Il paraît que le talent de Lucain jeta un grand éclat sur le nom de son père. Les lettres étaient alors en honneur, et l'on mettait l'éloquence et la poésie au-dessus de tout.
»Sénèque, Méla, Lucain, Gallion périrent avec les complices de Pison. Sénèque le philosophe était déjà vieux. Tacite, qui n'avait pas été témoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment le précepteur de Néron se coupa les veines dans son bain, et comment sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable. Sur l'ordre de Néron, on banda les poignets que Pauline s'était fait ouvrir. Elle vécut, gardant une pâleur mortelle. Tacite rapporte que le jeune Lucain, soumis à la torture, dénonça sa mère. Cette infamie serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocité des supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurés, ne prononça pas celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquiétée, alors que toute délation était crue aveuglément.
»Après la mort de Lucain, Méla recueillit avec trop de hâte et d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune poète, qui, sans doute, convoitait cet héritage, se fit l'accusateur de Méla. On supposa le père initié au secret de la conjuration et l'on produisit une fausse lettre de Lucain. Néron, après l'avoir lue, ordonna qu'elle fût apportée à Méla. A l'exemple de son frère et de tant de victimes de Néron, Méla se fit ouvrir les veines, après avoir légué aux affranchis de César une grande somme d'argent, pour conserver le reste à la malheureuse Atilla. Gallion ne survécut pas à ses deux frères; il se donna la mort.
»Ainsi périrent tragiquement ces hommes agréables et cultivés. J'ai fait parler deux d'entre eux à Corinthe, Gallion et Méla. Méla voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athènes au moment où Gallion était proconsul d'Achaïe. J'ai donc pu supposer avec vraisemblance que Méla se trouvait alors à Corinthe avec son frère. J'ai imaginé que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance, et un philosophe de l'Aréopage, accompagnaient le proconsul. En cela je n'ai pas pris une excessive liberté, puisque les intendants, les procurateurs, les propréteurs, les proconsuls, que l'empereur et le Sénat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de secrétaires. Enfin, je me suis persuadé que, au moment où saint Paul fut amené devant la justice romaine, le proconsul et ses amis s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art, philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, à travers des curiosités variées, une préoccupation constante de l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-là tout aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcés de découvrir la destinée future de Rome et du monde. Gallion et Méla comptaient parmi les plus hautes et les plus libres intelligences de l'époque. C'est une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher dans le présent et dans le passé les conditions de l'avenir. J'ai remarqué chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marquée à jeter, au hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophéties scientifiques.
—Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruits de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques, rompu à la pratique des affaires et dont l'esprit était aussi libre, aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes!
—Je vous prie de remarquer, cher ami, répondit Nicole Langelier, qu'il n'était pas bien facile à Gallion de converser avec saint Paul. On ne voit pas comment ils auraient pu échanger des idées. Saint Paul avait du mal à s'exprimer, et c'est à grand'peine qu'il se faisait entendre des gens qui vivaient et pensaient à peu près comme lui. Il n'avait jamais adressé la parole à un homme cultivé. Il n'était nullement préparé à conduire sa pensée et à suivre celles d'un interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitué à la conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que ces deux hommes auraient bien pu se dire?
»Ce n'est pas qu'il fût impossible à un Juif de causer avec un Romain. Les Hérodes avaient un tour de langage qui plaisait à Tibère et à Caligula. Flavius Josèphe et la reine Bérénice tenaient des propos agréables à Titus, destructeur de Jérusalem. Nous savons bien qu'il se trouva toujours des Juifs en ornements chez les antisémites. C'étaient des meschoumets. Paul était un nabi. Ce Syrien ardent et fier, dédaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de pauvreté, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa joie à souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammées et sombres, sa haine de la vie et de la beauté, ses colères absurdes, sa charité furieuse. Hors de là, il n'avait rien à dire. En vérité, je ne découvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le proconsul d'Achaïe. C'est Néron.
»Saint Paul, à cette époque, n'avait guère entendu parler, sans doute, du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Néron était destiné à l'Empire, il aurait été tout de suite néronien. Il le devint plus tard. Il l'était encore, après que Néron eut empoisonné Britannicus. Non qu'il fût capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il avait un respect infini du gouvernement. «Que chacun soit soumis aux puissances régnantes, écrivait-il à ses églises. Les gouvernants font peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre l'autorité? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.» Gallion aurait peut-être trouvé ces maximes un peu simples, un peu plates; il n'aurait pu les désapprouver entièrement. Mais s'il est un sujet qu'il n'aurait pas été tenté d'aborder en causant avec un tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorité de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient bien pu se dire?
»De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire européen, si vous voulez, le gouverneur général du Soudan pour Sa Majesté britannique, ou notre gouverneur de l'Algérie, rencontre un fakir ou un marabout, leur conversation se réduit forcément à peu de chose. Saint Paul était, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur civil de l'Algérie. Une conversation de Gallion et de saint Paul n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation du général Desaix et de son derviche. Après la bataille des Pyramides, le général Desaix, à la tête de douze cents cavaliers, poursuivit, dans la Haute-Égypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant à Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les Arabes une grande réputation de science et de sainteté, habitait près de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanité. Curieux de connaître un homme estimé de ses semblables, il fit appeler le derviche au quartier général, le reçut honorablement et entra en conversation avec lui au moyen d'un interprète: