»—Voilà, dit-il, la théorie des éclipses de soleil.

»Et comme le derviche murmurait quelques paroles:

»—Que dit-il? demanda le général à l'interprète.

»—Mon général, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les éclipses en se mettant devant le soleil.

»—C'est donc un fanatique! s'écria Desaix.

»Et il chassa le derviche à grands coups de pied au cul.

»J'imagine que la conversation, si elle s'était engagée entre saint Paul et Gallion, aurait fini à peu près comme le dialogue du derviche et du général Desaix.

—Encore est-il vrai, objecta Joséphin Leclerc, qu'entre l'apôtre saint Paul et le derviche du général Desaix il y a tout au moins cette différence que le derviche n'a pas imposé sa foi à l'Europe. Et vous conviendrez que l'honorable sous-secrétaire d'État aux colonies de Sa Majesté Britannique n'a pas rencontré sans doute le marabout qui donnera son nom à la plus vaste église de Londres; vous conviendrez que notre gouverneur civil de l'Algérie ne s'est pas trouvé en présence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour la majorité des Français. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achaïe l'a vu.

—Il n'en était pas moins impossible à Gallion, répliqua Langelier, de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas sans doute que, vers le Ve siècle de l'ère chrétienne, on croyait que Sénèque avait connu saint Paul à Rome et admiré la doctrine de l'apôtre. Cette fable put se répandre dans le triste obscurcissement de l'esprit humain qui suivit de si près l'âge de Tacite et de Trajan. Pour l'accréditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les chrétiens, fabriquèrent une correspondance dont saint Jérôme et saint Augustin parlent avec considération. Si ces lettres sont celles qui nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Sénèque, il faut que ces Pères ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement. C'est l'ouvre inepte d'un chrétien qui ignorait tout de l'époque de Néron et était bien incapable d'imiter le style de Sénèque. Est-il besoin de dire que les grands docteurs du moyen âge crurent fermement à la vérité des relations et à l'authenticité des lettres? Mais les humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine à démontrer l'invraisemblance et la fausseté de ces inventions. Il importe peu que Joseph de Maistre ait ramassé en passant cette vieillerie avec beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et désormais c'est seulement dans les jolis romans destinés aux gens du monde par des auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les apôtres de la primitive Église conversent abondamment avec les philosophes et les élégants de la Rome impériale et exposent à Pétrone ravi les beautés les plus fraîches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous venez d'entendre, a moins d'agrément et plus de vérité.

—Je ne le nie pas, répliqua Joséphin Leclerc, et je crois que les personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient réellement penser et parler et qu'ils n'ont que des idées de leur temps. C'est là, ce me semble, le mérite de cet ouvrage, et c'est aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte historique.