—Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse autoriser d'une référence.

—Fort bien, reprit Joséphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un philosophe grec et plusieurs Romains lettrés rechercher ensemble les destinées futures de leur patrie, de l'humanité, de la terre, s'efforcer de découvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils se livrent à cette recherche anxieuse, l'apôtre du dieu nouveau parait devant eux et ils le méprisent. Je dis qu'en cela ils manquent singulièrement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand désir de connaître.

—Il vous parait évident, cher ami, répondit Nicole Langelier, que Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le secret de l'avenir. C'est peut-être, en effet, la première opinion qui vient à l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont gardée. Renan, après avoir rapporté, d'après les Actes, cette singulière entrevue de Gallion et de saint Paul, n'est pas éloigné de voir la marque d'un esprit étroit et léger dans ce dédain que le proconsul éprouva pour le Juif de Tarse qui comparaissait à son tribunal. Il en prend occasion pour déplorer la mauvaise philosophie des Romains. «Que les gens d'esprit, s'écrie-t-il, ont parfois peu de prévoyance! Il s'est trouvé plus tard que la querelle de ces sectaires abjects était la grande affaire du siècle.» Renan semble croire que le proconsul d'Achaïe n'avait qu'à écouter ce tapissier pour être aussitôt averti de la révolution spirituelle qui se préparait dans l'univers et pénétrer le secret de l'humanité future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le monde pense à première vue. Pourtant, avant d'en décider, regardons-y d'un peu près; voyons à quoi l'un et l'autre s'attendaient et cherchons lequel des deux fut, après tout, le meilleur prophète.

»Premièrement, Gallion croyait que le jeune Néron serait un empereur philosophe, gouvernerait d'après les maximes du portique et ferait les délices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur ne sont que trop claires. Son frère Sénèque était le précepteur du fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familièrement avec le jeune prince. L'intérêt de sa famille et son propre intérêt attachaient le proconsul à la fortune de Néron. Il croyait que Néron serait un excellent empereur parce qu'il le désirait. L'erreur vient plutôt d'une faiblesse de caractère que d'un défaut d'esprit. Au reste Néron était alors un adolescent plein de douceur; et les premières années de son principat ne devaient pas démentir les espérances des philosophes. Deuxièmement, Gallion croyait que la paix régnerait sur le monde après le châtiment des Parthes. Il se trompait, faute de connaître les vraies dimensions de la terre. Il croyait à tort que l'orbis romanus s'étendait sur tout le globe, que le monde habitable finissait aux rives brûlantes ou glacées, aux fleuves, aux montagnes, aux sables, aux déserts atteints par les aigles romaines et que les Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait ce que cette erreur, commune à tous les Romains, coûta de larmes et de sang à l'Empire. Troisièmement, Gallion, sur la foi des oracles, croyait à l'éternité de Rome. Il se trompait si l'on prend sa prophétie au sens étroit et littéral. Il ne se trompait pas si l'on considère que Rome, la Rome de César et de Trajan, nous a donné ses coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procède de la civilisation romaine. C'est à la place auguste où nous sommes, du haut de la tribune rostrale et dans la curie que fut délibéré le sort de l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore aujourd'hui contenus. Notre science est fondée sur la science grecque que Rome nous a transmise. Le réveil de la pensée antique au XVe siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Allemagne, fit renaître l'Europe à la science et à la raison. Le proconsul d'Achaïe ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous. Considérons en quatrième lieu les idées philosophiques de Gallion. Sans doute il n'avait pas une très bonne physique et il n'interprétait pas toujours avec une suffisante précision les phénomènes naturels. Il faisait de la métaphysique comme un Romain; c'est-à-dire sans finesse. Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilité et s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours, je ne l'ai ni trahi ni flatté. Je l'ai montré sérieux et médiocre, assez bon disciple de Cicéron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stoïcienne avec la religion nationale. On sent que lorsqu'il spécule sur la nature des dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnête fonctionnaire. Mais enfin il pense, il raisonne. L'idée qu'il se fait des forces qui régissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et scientifique et, en cela, conforme à celle que nous nous en formons nous-mêmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Université, qui enseignent la philosophie indépendante et le spiritualisme chrétien. Par la liberté de l'esprit, par la fermeté de l'intelligence, il semble notre contemporain. Sa pensée se tourne naturellement dans la direction que l'esprit humain suit à cette heure. Ne disons donc pas qu'il méconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanité.

»Quant à saint Paul, il annonçait l'avenir, personne n'en doute. Pourtant il s'attendait à voir de ses yeux le monde finir, et toutes les choses existantes abîmées dans les flammes. Cette conflagration de l'univers que Gallion et les stoïciens prévoyaient dans un avenir si lointain, qu'ils n'en annonçaient pas moins l'éternité de l'Empire, Paul la croyait toute proche et se préparait à ce grand jour. En cela il se trompait et cette erreur est plus grosse à elle seule, vous en conviendrez, que toutes les erreurs réunies de Gallion et de ses amis. Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun raisonnement. Il ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il n'avait de culture d'aucune sorte.

»En réalité, sur l'avenir comme sur le présent et sur le passé, le proconsul n'avait rien à apprendre de l'apôtre, rien qu'un nom. Il aurait su que Paul était de la religion du Christ qu'il n'en aurait pas été pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui devait en peu d'années se dégager à peu près entièrement des idées de Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne s'arrête pas à des textes liturgiques, dépouillés de leur sens primitif, et aux constructions purement verbales des théologiens, on s'apercevra que saint Paul prévoyait moins bien l'avenir que Gallion et l'on supposera que l'apôtre, s'il revenait aujourd'hui à Rome, y éprouverait plus de surprise que le proconsul.

»Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaîtrait pas plus sur la colonne de Marc Aurèle, qu'il ne reconnaîtrait sur la colonne Trajane son vieil ennemi Kephas. Le dôme de Saint Pierre, les stances du Vatican, la splendeur des églises et la pompe papale, tout offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, à Paris, à Genève, il chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les catholiques ni les réformés qui citent à l'envi ses épitrès vraies ou supposées. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il méprisait et haïssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de l'homme n'est pas venu, il déchirerait ses vêtements et se couvrirait de cendre.

Hippolyte Dufresne intervint:

—Sans doute, dit-il, saint Paul à Paris ou à Rome serait comme un hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en état de communiquer avec les Européens cultivés qu'un Bédouin du désert. Il ne se reconnaîtrait pas chez un évêque et il n'y serait pas reconnu. Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses écrits, il le surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est vrai. Mais songez que c'était un sémite, étranger à la pensée latine, au génie des Germains et des Saxons, étranger aux races dont sortirent ces théologiens, qui, à force de faux sens, de contresens et de non-sens, ont trouvé un sens à ses épîtres falsifiées. Vous le concevez dans un monde qui n'était pas le sien, qui ne peut en aucun cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naître tout à coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la figure que feront deux êtres humains d'un caractère aussi opposé. Si vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goût de le replacer dans sa race et dans son pays, chez les sémites d'Orient, qui n'ont pas beaucoup changé depuis vingt siècles et pour qui la Bible et le Talmud contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de Damas ou de Jérusalem. Conduisez-le à la synagogue. Il y entendra sans surprise les enseignements de son maître Gamaliel. Il discutera avec les rabbins, tissera des poils de chèvre, vivra de dattes et d'un peu de riz, observera fidèlement la loi et tout à coup entreprendra de la détruire. Il sera persécuteur et persécuté, bourreau et martyr avec une égale ardeur. Les Juifs de la synagogue procéderont à son excommunication en soufflant dans un cornet à bouquin et en versant goutte à goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il supportera avec fermeté cette horrible cérémonie et exercera, dans une vie pénible et sans cesse menacée, l'énergie d'une âme intraitable. Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout entier.

—C'est possible, dit Joséphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et qu'il aurait pu fournir à Gallion quelques indications précieuses sur le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement.